Interview : Cosmo Sheldrake

Nous avons pu discuter un peu avec l’étonnant Cosmo Sheldrake lors de son passage par la capitale. À la fois terre-à-terre et assez perché, ce dernier à répondu à nos questions avec le sourire, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a des choses inhabituelles à raconter…

Tu enregistres des sons un peu partout. Tu utilises ton téléphone ou tu as un vrai enregistreur ?
J’ai un enregistreur. Je n’ai pas de smartphone en fait, j’ai eu un iPod récemment, mais je n’ai pas d’iPhone.

Est-ce que, lorsque tu entends quelque chose, tu penses « Oh, ce serait parfait pour cette chanson ! » ou est-ce que tu te construit une sorte de bibliothèque de sons, dans laquelle tu viens piocher ?
Je trouve les sons, et plus tard je les transforme en chansons, plutôt que t’entendre quelque chose et de penser « oh c’est parfait ». Mais parfois ça arrive aussi, donc les deux.

Je me demandais, tu as vu Baby Driver ? Est-ce que, comme le héros du film, tu enregistres des gens lorsqu’ils parlent pour ensuite faire des chansons à partir de phrases ?
Je ne travaille pas trop à partir du parler. Je devrais d’ailleurs, quand tu arrêtes et fait des boucles à partir d’un discours, ça devient incroyablement musical.

Dans Come Along, tu chantes « there’s no such thing as time to kill, not time to throw away ». Est-ce tu es toi-même toujours occupé ?
Je pense, oui. Je veux dire, j’aime bien ne pas faire grand-chose aussi, ne pas être trop occupé, mais la plupart du temps je suis quand même occupé. C’est aussi une phrase que mon père me répétait : « Time is the most precious thing we have, it’s not something you should kill ».

Tu as récemment fait la BO d’une série Netflix (Moving Art), en quoi était-ce une expérience différente, comparée à ton travail sur ton propre album ?
C’était vraiment différent. C’était juste un épisode, celui sur les Galapagos. C’était vraiment différent dans le sens où tu dois créer quelque chose qui doit correspondre à l’idée que quelqu’un d’autre s’en fait. Quand je fais ma propre musique, je suis tout seul, dons si je suis content de ce que j’ai fait c’est bon. Là, je devais en plus faire quelque chose pour aller spécifiquement avec des images, il y a un sens du rythme complètement différent parce que tu fais de la musique pour accompagner une image, ça ne doit pas être trop au premier plan. C’est vraiment un processus différent.

Tu es très intéressé par la nature, l’écologie… Est-ce le cas depuis toujours, ou est-ce une préoccupation nouvelle ?
Je pense que c’est depuis que je suis petit, mon père est biologiste, mon frère aussi, et j’ai grandi en passant mon temps dehors. J’avais des jumelles et j’essayais d’identifier les oiseaux, et mon père essayait tout le temps de m’apprendre le nom des plantes et des arbres, ce genre de choses…

Tes pochettes ont aussi presque à chaque fois un animal dessus, c’est juste parce que tu aimes les animaux ou tu voulais aussi faire passer un message ?
Je ne sais pas trop, je pense que c’est parce que bien souvent ce sont des formes incroyablement belles. Mais la dernière, l’EP Pelicans We, c’est juste parce qu’il s’appelle « Pelicans We » donc il y a un pélican dessus. Et pour l’album, je regardais beaucoup de bestiaires médiévaux, assez incroyables, et je regardais aussi des anciens dessins scientifiques de plantes et d’animaux, donc j’ai toujours eu ça en tête pour l’album. Puis quelqu’un m’a montré ces illustrations de poissons, c’est ce que j’ai utilisé pour l’album, ils ont en fait été peints en 1712, c’était la première publication en couleur de poissons. Pas mal d’entre eux sont complètement inventés, environ 20% de tous ceux présents. Donc dans cette variété incroyable de poissons, il y en a qui ont des têtes souriantes, ou des soleils sur eux… Pour moi c’était parfait car il y a tellement de couleurs, c’est vif, et dans un sens fictif.

La pochette de The Much Much How How and I

J’en reviens à Come Along, par rapport au clip cette fois… dans lequel tu es un pou. Comment tu en es venu à ça ?
J’ai demandé à mon ami Josh, qui est un super réalisateur, s’il pouvait faire une vidéo pour cette chanson. Il est arrivé avec cette idée, et j’ai trouvé ça très drôle.

Oui, parce qu’on ne s’attend pas du tout à ça !
Oui, en plus beaucoup de gens ont eu l’expérience d’aller chez le coiffeur quand tu es petit, et d’avoir des poux et c’est assez traumatisant. Donc je pense qu’il voulait surtout jouer avec ce traumatisme qui est une expérience commune assez partagée.

Dans tes précédentes vidéos, tu joues tes chansons dans différents lieux, qui incluent un bain à Budapest, un bateau de pêcheurs dans la Manche et une porcherie, peux-tu en parler un peu ?
J’ai commencé ces vidéos avec deux amis à moi, je voulais faire des vidéos pour quelques morceaux, et nous avons tous pensé que quitte à les faire, autant que ce soit dans des endroits intéressants. Ça semblait être la façon la plus fun d’aller explorer l’espace autour de nous, d’explorer d’autres processus, des fragments temporels ou autre. Pour moi c’est vraiment intéressant de documenter cette pratique traditionnelle de la pêche, de chanter une chanson tout en ouvrant une fenêtre sur ces choses qui autrement ne sont pas vues. J’aime aussi l’idée de jouer, non pas pour des personnes, mais pour des lieux, d’aller jouer pour les cochons, ou pour les poissons…

Est-ce que tu vas continuer ces vidéos ?
Oui, complètement.

Ton album sort en avril, et s’intitule The Much Much How How and I. Peux-tu expliquer ce titre ?
Je faisais un workshop chez une amie aux États-Unis, c’est une poétesse. Elle a donné l’idée de faire un jeu appelé Poésie oraculaire, où tu écris librement. Donc tu écris juste ce qui te passe par la tête, sur un sujet qu’elle choisi et à la fin tu mélanges tout tes mots, donc c’est un peu comme les poètes de la beat generation, tu sais, comme ce collage de poésie. Et donc tu coupes tout ça, et tu les passes à ton voisin, car on est dans un cercle avec quelques personnes. Mon voisin les re-colle ensuite dans son ordre, mais ce sont mes mots, et il me redonne le poème qu’il a créé comme ça, et les derniers mots étaient « The Much Much How How and I ». C’était il y a 4 ans, peut-être 5, et j’avais décidé que si je devais faire un album il s’appellerait ainsi. Pour moi, c’est à propos de la grande quantité de tout, tout ce qui est vaste et grand et ensuite tout le pourquoi de ces choses, toutes les questions qu’on se pose, l’incroyable existence de toutes ces choses et à la fin le « je » qui représente la relation entre cette grandeur et moi. Comme une tentative de participer à cette totale confusion.

Est-ce qu’il y a des artistes qui t’ont influencé ?
Oui, beaucoup. Particulièrement quand j’ai découvert Moondog. C’est un New-Yorkais, il est décédé maintenant mais il avait l’habitude de s’habiller en Viking, et de se tenir dans un coin de la 5è avenue. Il faisait de la musique extraordinaire. Et sinon, j’ai grandi en écoutant et en jouant beaucoup de musique de La Nouvelle-Orléans, du blues, beaucoup de jazz, mais beaucoup de choses m’ont influencées. Je pense que j’ai pas mal été influencé par la musique concrète, des gens comme Pierre Shaeffer, Bernard Parmegiani et Stravinsky, j’adore Stravinsky. Et les Beatles, j’adore les Beatles aussi.

Qui écoutes-tu le plus en ce moment ?
Je n’ai pas découvert de musique qui m’a vraiment enthousiasmé depuis un moment. Dans le train jusqu’ici, j’écoutais Bernard Parmegiani. Ce n’est pas vraiment de la musique, c’est plus des sons et des textures mais c’est sympa à écouter, ça me fait partir, me fait m’endormir…

Tu collabores parfois avec des chanteuses sur tes chansons, mais quand c’est le cas toi-même tu ne chantes pas. Est-ce que tu penses que parfois ta voix ne s’accorde pas avec les sons que tu crées ?
C’est juste ce qui est arrivé, j’ai déjà écrit un duo mais c’était il y a des années. Je ne sais pas, c’est juste comme ça. Ce n’est pas conscient, mais souvent quand je travaille avec quelqu’un j’ai l’impression qu’il n’y a pas besoin d’ajouter autre chose, ça semble complet tel quel.

Est-ce qu’il y a quelqu’un en particulier avec qui tu aimerais collaborer ?
Il y en a plein. Je suis toujours curieux à propos du process de Björk. J’aimerais bien savoir comment elle travaille, je sais qu’elle fait plein de collaborations, mais je suis vraiment curieux, quand tu vois la pièce finale alors que tu sais que tant de gens y ont participé. Je suis vraiment curieux de savoir comment tout ça s’ordonne. J’aimerais collaborer plus, car je fais la plupart des choses tout seul.

La chanson d’ouverture de ton album est un peu comme une petite symphonie, tu voulais impressionner les gens dès le départ ?
Je ne savais pas que ce serait la première chanson, je ne l’ai su qu’il y a quelques semaines. Donc ce n’était pas prévu, c’est juste qu’elle se construit à partir d’un quasi-silence, et en arrière-plan c’est un enregistrement de moi dans un champ, en train d’essayer d’écouter un oiseau, mais il n’a en fait jamais chanté. C’est une soirée au mois de juin, dans le Dorset, je suis assis dans un champ et on entend juste un criquet, donc pour moi ça représente l’attente, juste moi qui attend quelque chose, et ça se construit doucement à partir de là. C’était juste une façon sympa d’arriver et d’attirer les gens, un départ doux en quelque sorte.

Et à la fin de la dernière chanson, c’est également remarquable car il y a juste tellement de choses à la fois !
Le total opposé du début.

Qu’as-tu utilisé pour cette fin ?
J’ai rassemblé une fanfare, avec des amis et des amis d’amis, environ 7 musiciens. On a enregistré ça en live dans un studio, je dirigeais vaguement l’ensemble. Je trouvais ça sympa de finir avec ce genre de chaos. J’en avais besoin aussi, c’était la fin de tout mon process d’enregistrement et j’avais besoin de jeter un peu de folie dans tout ça. J’avais passé un peu de temps à La Nouvelle-Orléans en écrivant l’album, et j’ai vraiment aimé ce son de la fanfare. J’ai toujours aimé la musique de cette ville, mais je pense qu’y passer un peu de temps, pour Mardi Gras, à écouter des fanfares… j’avais envie d’essayer d’attraper un peu de cet esprit là.

En général, quand tu utilises des sons naturels dans ta musique, ça se fond avec les autres instruments, et si on ne fait pas attention on passerait à côté. Mais dans Spring Bottom, on reconnaît tout de suite le bruit de l’eau. En plus la chanson est courte, construite autour de ce bruit d’eau, pourquoi cela ? Elle est très différente des autres…
C’était en fait un cadeau pour ma copine, Flora. Je lui ai appris à jouer du piano, et j’ai écrit ce morceau, c’était quelque chose que je pouvais lui apprendre à jouer. Et c’est en fait un enregistrement d’elle dans le bain. Je lui ai offert comme cadeau d’anniversaire il y a 1 ou 2 ans, et je lui ai en fait offert quand on se baladait le jour de son anniversaire, le long d’une côte du Dorset. Le nom de la chanson vient d’un endroit près duquel on est passé en se baladant. Donc cette chanson c’est vraiment un moment spécifique dans le temps, une énergie spécifique. Et au départ, le but était toute ma famille joue les différentes parties : mon frère, moi, Flora, mon père, ma mère… Je voulais un peu amener toute ma famille sur ce morceau, mais pour l’instant on ne l’a jamais jouée tous ensemble.

Je voulais aussi mentionner Sun Waltz, qui est une de mes préférées de l’album. J’ai vu le Ted Talk que tu as fait en 2013, dans lequel tu utilisais le son du Soleil. C’est complètement fou, car personne ne penserait que le Soleil puisse avoir un son qui lui est propre. Est-ce que tu l’as aussi utilisé pour Sun Waltz ?
Oui. Je pense que j’ai commencé à écrire cette chanson à peu près à l’époque du Ted Talk. C’était juste un brouillon, et ensuite ça a évolué en quelque chose que j’ai pu intégrer à l’album. Je me souviens quand j’ai découvert ce son, et que j’ai commencé à l’utiliser. J’ai fini par l’utiliser dans tout ce que je faisais. Pour moi, c’est surtout une texture riche, qui a du charisme, j’adore.

Comment as-tu découvert ce son ?
Je pense que ma mère m’a envoyé un lien avec des sons d’étoiles, qu’un astronome avait mis en ligne. Il y a beaucoup d’enregistrements comme ça en fait, de la NASA par exemple. Le truc avec les sons de l’espace, c’est que ce ne sont pas des sons acoustiques car en théorie le son ne passe pas dans l’espace, mme si c’est un peu plus compliqué que ça. Mais c’est juste des astronomess qui ont trouvé ces fréquences sur leurs radios et qui ont transformé ces impulsions électromagnétiques en fréquences acoustiques. Donc ce sont des interprétations.

Quels sont les sons inhabituels que l’on peut s’attendre à entendre sur tes prochaines chansons ?
C’est difficile à prévoir. Je n’ai pas de son spécifique en tête. J’aimerais m’intéresser plus à la radioastronomie moi-même. Je viens d’aller voir un artiste radioastronome incroyable au Nouveau-Mexique, il m’a énormément inspiré. J’ai aussi appris le morse. Je pense incorporer un peu plus de radioastronomie… je ne sais pas trop en fait.

Quel est l’étape que tu préfères en tant que musicien ? L’enregistrement, le « collage » comme on pourrait l’appeler, ou le live ?
Les deux sont super, à leur manière. Je pense que ce que je préfère le plus c’est d’avoir une idée du temps que j’ai, aller à mon propre rythme, écrire et composer, et juste déconner un peu. Quand j’ai un peu de temps comme ça, c’est là que je suis le plus heureux. J’adore aussi jouer en live, mais c’est souvent 6 concerts à la suite, et au 6e tu es épuisé. Mais j’ai énormément appris en jouant live, j’aime vraiment ça. C’est comme une leçon pour moi, et j’improvise beaucoup aussi, donc pour avoir un minimum d’inspiration je dois être complètement présent et à l’écoute. Donc les deux, pour différentes raisons.

Sur scène, tu joues tout seul n’est-ce pas ? Est-ce que c’est stressant parce que tu ne peux compter que sur toi-même, ou au contraire est-ce mieux parce que tu contrôles tout ?
Je jouais dans un groupe de 9 personnes avant, et c’était super fun, mais assez irréel car c’est compliqué d’organiser tout, d’être tous ensemble. Donc je pense que c’est une réaction à ça, j’ai fini par faire beaucoup de choses tout seul. Je préfère ça, au quotidien, car ça me donne plus de liberté, je peux faire ce que je veux. Mais dans le même temps j’adore jouer avec des gens, avoir toutes ces interactions et discussions. Donc je pense qu’il y a un temps pour tout. J’aimerais jouer plus avec d’autres gens en fait, mais comme j’aime aussi faire tout ce que je veux… Avoir une idée dans la tête et la mettre en oeuvre sans se poser de questions.

Quelle est la chansons dont tu es le plus fier ?
Il y a une chanson qui s’appelle Wriggle, sur l’album. C’est la dernière que j’ai composée donc pour moi c’est la plus fraîche, et je pense que je préfère toujours ce qui est le plus récent, c’est plus récent donc plus excitant.

Concerts Cosmo Sheldrake
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