21 Fév Peter Doherty offre un chaos magnifique à l’Olympia
Ce 18 février, Peter Doherty terminait sa tournée française à l’Olympia avec une soirée pleine de surprises et d’émotions.
Lorsque nous arrivons dans la salle de l’Olympia aux environs de 20h15, la fosse est déjà remplie à moitié. Sur scène, la première première partie a déjà commencé. C’est un Irlandais qui se produit sous le nom de Junior Brother. Il est assis sur une chaise et joue, à la guitare acoustique, un mélange de folk et de country irlandaise assez brut. À ses côtés, on retrouve deux musiciens dont un qui joue du tin whistle (la flûte irlandaise). Le public, encore dissipé, n’écoute pas vraiment et préfère discuter. Pourtant, Junior Brother parvient rapidement à imposer son univers à ceux qui prêtent l’oreille grâce à sa voix singulière. Cela prépare tranquillement à entendre plus tard la mélancolie de certains titres de la carrière solo de Peter Doherty. L’artiste semble très à l’aise sur scène et n’hésite pas à interagir avec le public sur le ton de l’humour et de l’autodérision, transformant l’Olympia en un grand pub.
Le deuxième groupe, Real Farmers, tranche radicalement. On entre dans un univers post-punk porté par une tension, tant dans le son que dans l’attitude. Le chanteur est énergique : il danse et multiplie les sauts sur scène, captivant sans mal les premiers rangs par son charisme brut. En coulisses, sur le côté de la scène, on aperçoit déjà Peter Doherty qui observe la performance tout en faisant tournoyer son chapeau dans les airs.
À 21h15, après deux groupes et des entractes à répétition, la patience du public parisien atteint ses limites. On entend des protestations monter de part et d’autre de la salle. Lorsque Peter Doherty débarque enfin à 21h35 sous une ovation générale, le soulagement est de courte durée : il annonce une troisième première partie non prévue. Une femme d’un certain âge, Morag Butler, le rejoint alors sur scène. Dans la fosse, l’indignation est immédiate. Près de nous, les commentaires cinglants fusent : « Presque trois heures d’attente pour écouter une grand-mère ? ». Mais dès que Morag plaque les premiers accords de Night Of The Hunter (The Libertines) sur sa guitare acoustique, l’atmosphère bascule. Ce n’est pas le silence qui s’installe, mais une ferveur imprévue. Les sifflets d’agacement se muent en sifflets d’admiration et en ovations. Contre toute attente, c’est elle qui récolte le plus de succès de toutes les premières parties.
Dix minutes après le set de Morag, le concert commence enfin. Peter Doherty rejoint la scène entouré de ses musiciens. Si c’est bien sa carrière solo que nous venons entendre ce soir, l’image qui s’impose est celle d’un véritable collectif, presque une famille. On sent une communion immédiate entre eux ; ce n’est pas une star entourée de simples exécutants, mais des artistes qui semblent vivre chaque note ensemble. Entre les morceaux, la complicité est évidente : ça rigole, ça se cherche du regard, loin de l’image du poète maudit et solitaire. Cette cohésion donne une ampleur nouvelle aux morceaux, transformant le répertoire solo en une performance de groupe organique.
Côté musique, la setlist reste identique aux dates précédentes, notamment celle de Lyon le 14 février. Si la surprise n’est plus là pour nous, l’efficacité, elle, est intacte. Les morceaux s’enchaînent avec une fluidité exemplaire, portés par un Peter Doherty qui vit chaque chanson. Contre toute attente, c’est l’ouverture sur The Last of the English Roses — pourtant une ballade mélancolique — qui a fait exploser l’Olympia. Tout le monde chantait. Paradoxalement, l’enchaînement sur l’électrique Killamangiro des Babyshambles a laissé la foule de marbre. Peu de gens bougeaient. Il semble que le public soit aujourd’hui plus sensible à la poésie du Doherty actuel qu’à l’urgence punk de ses anciens groupes. Il faut dire que Jack Jones insuffle une énergie telle à sa guitare que même les morceaux acoustiques prennent une dimension punk rock, redonnant une seconde vie, plus brute, au répertoire solo de Peter.
Pendant tout le concert, on se balade à travers la longue carrière de Peter Doherty. On navigue entre l’élégance mélancolique de sa carrière solo (Salome, Kolly Kibber…), le chaos de The Libertines (Time for Heroes, The Baron’s Claw…) et l’urgence des Babyshambles (Fuck Forever, Killamangiro…). Et pour notre plus grand plaisir, on aura également droit à quelques reprises de The Smiths, de Trampolene ou encore du Velvet Underground. Une façon de saluer la présence parmi les musiciens de Jack Jones (leader de Trampolene) et de Mike Joyce (batteur de The Smiths), mais aussi de rendre hommage à des groupes qui ont beaucoup influencé la musique de l’enfant terrible du rock anglais.
Qui dit dernière date française, dit surprises de taille. La première survient avec l’arrivée de Frédéric Lo pour une interprétation de The Fantasy Life of Poetry and Crime. Ce titre de 2022 retrouve ici toute son élégance avec Lo, qui apporte une précision mélodique. Et puis, quelques minutes plus tard, on entend des bruitages de téléphone. Peter Doherty s’exclame « Oh téléphone ! Téléphone !« . Et Louis Bertignac (guitariste et deuxième chanteur du groupe Téléphone) arrive pour jouer de la guitare sur Time for Heroes. On saluera l’humilité du guitariste qui est arrivé sans être annoncé autrement que par des bruitages de téléphone.
Le concert se termine par trois morceaux qui vont nous surprendre chacun à leur manière. Tout d’abord, Time for Heroes, un hymne des Libertines, laisse notre coin de fosse étrangement de marbre. Mais ce n’est que le calme avant la tempête. Jusqu’ici, l’élégance était à son paroxysme : Peter, en costume-cravate et chapeau, livrait un chant tout en retenue devant un public admiratif mais discipliné. Puis Fuck Forever démarre et c’est le signal du chaos. En une seconde, le chapeau de Peter s’envole, sa voix déraille, et l’Olympia s’enflamme. Ce titre n’est plus seulement un tube des Babyshambles, c’est une catharsis. Le public hurle chaque mot et saute avec une telle rage positive que le sol de l’Olympia tremble sous nos pieds. J’ai assisté à beaucoup de concerts énergiques, mais je n’avais jamais ressenti une telle dose de lâcher-prise collectif. Après cette décharge d’adrénaline, le calme revient pour l’ultime hommage. Les musiciens reviennent pour There Is a Light That Never Goes Out. Porté par la frappe historique de Mike Joyce, ce classique des Smiths transforme la salle en un karaoké géant.
Quand la musique s’arrête, les musiciens posent leurs instruments avant de se rejoindre au centre de la scène pour un immense câlin collectif. Les chiens de Peter Doherty le rejoignent sur scène et viennent, eux aussi, participer au câlin. Le public, porté par cette image de famille retrouvée, quitte l’Olympia les mains rougies d’applaudir et le sourire aux lèvres. Des deux côtés de la scène, entre les artistes et nous, le sentiment est le même : une hâte dévorante de tout recommencer.
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