Gorillaz – The Mountain

Trois ans après le très accessible Cracker Island, Gorillaz revient avec un neuvième album qui est, cette fois, dédié à l’Inde et à notre rapport à la mort.

C’est en 2024 que l’idée de l’album commence à naître dans le cerveau de Damon Albarn et Jamie Hewlett. Les deux protagonistes connaissent simultanément un décès dans leurs familles respectives. Ils décident alors de partir vivre en Inde pendant plusieurs mois afin de se ressourcer et d’écrire des chansons leur permettant d’exorciser leurs peines.

La montagne, c’est l’accumulation d’étapes et de phases qu’ils vont devoir traverser avant d’aller mieux. C’est aussi l’une des images qui revient le plus lorsque l’on parle de l’Inde avec notamment certains sommets de l’Himalaya qui, pour les Hindous, représentent la demeure du dieu Shiva, divinité de la destruction mais aussi de la création. Un symbole fort pour un album qui transforme la douleur de la perte en une œuvre de maturité.

Gorillaz - The Mountain, The Moon Cave and The Sad God

Le Kaizen de Damon Albarn et Jamie Hewlett

L’album s’ouvre sur un titre éponyme qui est un instrumental de 4:50. Dès les premières notes, on est plongé dans l’univers de la musique indienne avec une ambiance presque hollywoodienne où se mêlent sitar, bansuri et percussions. Parmi les interprètes on retrouve la très célèbre Anoushka Shankar qui n’est autre que la première femme Indienne de l’Histoire à avoir été nommée aux Grammy Awards. À ses côtés, on retrouve Ajay Prasanna à la flûte, Amaan Ali Bangash et Ayaan Ali Bangash au sarod, ou encore Viraj Acharya aux percussions. Damon Albarn ne se contente pas de s’inspirer de la musique indienne, il laisse une place immense aux artistes locaux, s’effaçant presque totalement derrière leurs instruments. Sur ce titre, le chanteur ne prononce que deux phrases sur la dernière minute de la chanson « The Mountain (All good souls come to rest) / The Mountain (far reaches)« . Ces phrases sont répétées en boucle comme un mantra. On y entend beaucoup de réverbérations qui nous rappellent l’écho des montagnes, créant une atmosphère de « spleen » et de plénitude qui donne le ton pour tout le reste de ce voyage métaphysique.

Si The Mountain servait d’introduction mystique, le deuxième titre, The Moon Cave, revient à un format de Gorillaz plus classique. C’est un véritable carrefour où se croisent la légende du jazz-fusion indien Asha Puthli et des poids lourds internationaux comme Dave, Jalen Ngonda et Black Thought. On y retrouve même la voix de Trugoy (De La Soul), dont le couplet apporte une chaleur immédiate.

Gorillaz - The Manifesto ft. Trueno & Proof (Official Visualiser)

Entre spiritisme sonore et dilemme éthique

Avec The Moon Cave, on découvre un procédé que l’on retrouvera à plusieurs reprises au fil de l’album : il fait revivre des artistes décédés. Plutôt que d’utiliser une intelligence artificielle qui aurait découlé d’un procédé malhonnête, le groupe a puisé dans ses archives pour utiliser des extraits vocaux véritablement enregistrés par les artistes de leur vivant. Cette « séance de spiritisme sonore » pose forcément une question éthique : est-ce un hommage ou une forme de recyclage un peu morbide ? Pour certains, cela créera une gêne, mais pour les fans, quel plaisir de pouvoir entendre à nouveau la voix de Mark E. Smith (The Fall) le flow de Proof sur Manifesto ou encore la performance de Tony Allen sur The Hardest Thing. Sur ce dernier titre, Albarn livre d’ailleurs l’un des moments les plus émouvants du disque, même si certains trouveront ses paroles sur le deuil un peu simplistes (« The hardest thing is to say goodbye to someone you love » ).

L’album se suit comme un univers à part entière. Si vous passez une chanson ou que vous écoutez les titres dans le désordre, vous perdez une partie importante du concept de The Mountain. Chaque morceau comporte autant de références à la musique indienne que de philosophie sur le deuil. C’est ce qui fait que même lorsque l’on passe du rap à la synthpop, l’album reste d’une cohérence rare. Le meilleur exemple de ceci est sans doute The Happy Dictator, la troisième chanson de l’album sur laquelle on retrouve les Sparks. Ici, les paroles explorent le fait que lorsque l’on est touché par un deuil et que l’on va mal, la société nous impose une injonction à la résilience immédiate. Comme si on n’avait pas le droit d’être triste, même le temps d’une période. Ce message existentiel est retranscrit de façon satirique, presque grinçante, avec un « dictateur de la joie » interprété par les frères Mael. Musicalement, on est sur une fusion audacieuse entre la synthpop, la new wave des années 70 et des percussions hindoues qui viennent discrètement rythmer cette parade kitsch.

Gorillaz - The Happy Dictator ft. Sparks (Official Visualiser)

Un album clivant

On sent que ce n’est pas un album que Gorillaz avait envie de faire, mais qu’il avait besoin de faire. C’est une vraie thérapie par la musique que le groupe nous propose, une recherche métaphysique qui transforme le deuil en une forme de plénitude. Malgré les variations de style et de tempo qui ponctuent l’album — passant d’une pop solaire à des moments de spleen pur — tout s’enchaîne de manière très fluide. C’est là que le travail de James Ford et des autres producteurs prend tout son sens : ils parviennent à lier des univers aux antipodes sans que l’on ne s’ennuie jamais. On est comme immergés dans un univers qui n’en finit pas de se dévoiler, où la mélancolie des textes contraste avec la richesse des arrangements. En variant les styles et en mélangeant artistes défunts et stars actuelles de la musique, Damon Albarn s’assure de toucher le plus de monde possible, sans jamais sacrifier la précision chirurgicale de sa production.

À l’heure où les algorithmes et les playlists aléatoires sont à leur apogée, Gorillaz nous propose un concept-album qui demande du temps et de l’investissement. C’est précisément pour cette raison que The Mountain va fédérer autant que diviser. Si vous aimez les disques qui vous transportent et vous font réfléchir, cet album est fait pour vous. Mais si vous aimez Gorillaz uniquement pour ses tubes pop commerciaux, alors on vous conseille de retourner écouter Cracker Island (2023). Des futurs hits faits pour le live, on en compte seulement trois sur les quinze titres de l’album : The Happy Dictator, Orange County et surtout Damascus, un moment de bravoure où l’électro syrienne d’Omar Souleyman percute le flow impeccable de Mos Def. Ces trois morceaux font indéniablement partie des meilleurs singles du groupe et fonctionneront parfaitement en festival cet été. Mais trois titres sur quinze, c’est peu pour celui qui cherche l’efficacité immédiate.

L’intérêt est ailleurs, notamment dans cette « descente » finale portée par un quatuor de chansons magnifiques : The Shadowy Light, Casablanca, The Sweet Prince et The Sad God. C’est ici que le deuil devient serein, que le voyage spirituel s’achève dans une plénitude totale. Une ascension difficile, certes, mais dont le sommet offre une vue imprenable sur ce que la pop peut encore offrir de plus humain.

Tracklist

The Mountain (feat. Dennis Hopper, Ajay Prasanna, Anoushka Shankar, Amaan Ali Bangash et Ayaan Ali Bangash)
The Moon Cave (feat. Asha Puthli, Bobby Womack, Dave Jolicoeur, Jalen Ngonda and Black Thought)
The Happy Dictator (feat. Sparks)
The Hardest Thing (feat. Tony Allen)
Orange County (feat. Bizarrap, Kara Jackson and Anoushka Shankar)
The God of Lying (feat. IDLES)
The Empty Dream Machine (feat. Black Thought, Johnny Marr and Anoushka Shankar)
The Manifesto (feat. Trueno and Proof)
The Plastic Guru (feat. Johnny Marr and Anoushka Shankar)
Delirium (feat. Mark E. Smith)
Damascus (feat. Omar Souleyman and Yasiin Bey)
The Shadowy Light (feat. Asha Bhosle, Gruff Rhys, Ajay Prasanna, Amaan Ali Bangash and Ayaan Ali Bangash)
Casablanca (feat. Paul Simonon and Johnny Marr)
The Sweet Prince (feat. Ajay Prasanna, Johnny Marr and Anoushka Shankar)
The Sad God (feat. Black Thought, Ajay Prasanna and Anoushka Shankar)

La note de la rédactrice : 9/10
Ses morceaux préférés : The Happy Dictator, Damascus et The Mountain

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