King Krule – The OOZ

Écoulements, toxicité, drogues et désespoir: bienvenue dans l’inédite et torturée psyché de Archy Marshal AKA King Krule. Écoute et critique.

Soyons francs: The OOZ est un album infiniment complexe et particulièrement ardu à chroniquer, ces lignes s’écrivant après une demi-douzaine d’écoutes de cette nouvelle œuvre de King Krule. Étrange. Alambiquée. Fastidieuse. Éblouissante. Désespérée. Des adjectifs qui ne peuvent prétendre saisir l’immensité du tableau que sir Marshall entend dresser avec The OOZ. Permettons-nous d’en garder un tout de même: toxique.

Car c’est bien ce que dégagent les premières notes de Biscuit Town, atmosphérique piste d’ouverture. D’emblée, King Krule se pose comme le crooner d’un lounge de free jazz enfumé et austère. La mélodie nous résiste, la répétition mène à l’hypnose. Vraiment, The OOZ dure 1 heure et 7 minutes pour un total de 19 titres? The Locomotive nous embarque vitesse grand V dans un cauchemar tumultueux rebondissant vite sur l’excellent et presque accessible single Dum Surfer.

Mais vous vous doutez bien maintenant que si King Krule feint de nous tendre la main, c’est pour mieux nous claquer un revers dans la face la seconde qui suit. Slush Puppy délivre cet électro-choc, ballade sombre et désespérée. Mais irrésistiblement addictive. Comment fait-il?

Il est bien question de coup de génie. Archy Marshall creuse la bizarrerie jusqu’à y trouver la beauté, convoque le grotesque et l’affreux jusqu’à y trouver une forme d’addiction. Logos, Cadet Limbo, Czech One: toutes ces ballades down-tempo sonnent le glas de l’ancien King Krule. De 6 Feet Beneath the Moon ne reste qu’une mention dans l’interlude Bermondsey Bosom (Right), présent pour apporter structure et cohérence à The OOZ. Le Krule s’est fait remarqué: maintenant, il joue dans sa propre catégorie.

Les rythmes énervés viennent répondre aux ballades toxiques. Emergency Blimp, Vidual et l’incroyable Half Man Half Shark défilent, comme autant d’imparables déflagrations inspirées et impressionnantes, Marshall allant même jusqu’à convoquer la voix de son paternel sur le dernier titre cité. Assez paradoxalement, ce sont ces titres énervés qui viennent faire office de trêve au milieu de l’œuvre torturée que représente The OOZ; King Krule parvient à imposer son propre modus operandi, son propre fonctionnement, à renouveler les conceptions de rythmes et de temps mort au sein d’un album. Dans ce contexte, comment 19 titres pourraient être de trop? Regardons bien: rien n’est à jeter dans cette galette.

L’image mentale de crooner évoquée plus haut n’est pas avancée au hasard. Car des multiples saxophones (Sublunary, Lonely Blue) aux cadencées batteries (Midnight 01 (Deep Seas Diver) ), King Krule invoque les codes et textures d’un free jazz parfaitement intégré, comme en symbiose avec la guitare et la voix si singulière du chanteur/songwriter. Nul besoin de s’essayer à de multiples styles comme sur son précédent effort: multipliant les rythmes et les mélodies au sein d’une unique dynamique, Marshall parvient à se renouveler sans ennuyer ni décevoir, et ce jusqu’à la sublime ballade de conclusion La Lune (en français dans le texte), se permettant même quelques délicats décrochages contemplatifs en chemin (l’outro brutale et surréaliste de A Slide In (New Drugs), l’ouverture instrumentale de The Cadet Leaps).


The OOZ se traduit littéralement par l'”écoulement”, ce qui se dégage de notre corps chaque jour, tout ce qui suinte, tout ce qu’il y a de plus répugnant à trouver de nos imparfaites enveloppes. De ce dégoût humain, King Krule est parvenu à créer une œuvre splendide dans sa laideur, allant chercher dans de sombres tréfonds une beauté inouïe et jamais facile à atteindre. En nous poussant dans nos ultimes retranchements, le musicien convoque tous les extrêmes dans un geste musical audacieux, complexe et implacable. “Is there anybody out there?” demande-t-il sur le morceau éponyme. Cette solitude alimente-t-elle les textes et mélodies composées par Archy Marshall? Gageons que dans les sphères de perfection qu’il a atteint, l’incompatible ermitage du Krule ne saura que donner naissance à d’autres inoubliables œuvres; s’il décide un jour de nous revenir.

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Tracklist

Biscuit Town

The Locomotive

Dum Surfer

Slush Puppy

Bermondsey Bosom (Left)

Logos

Sublunary

Lonely Blue

Cadet Limbo

Emergency Blimp

Czech One

A Slide In (New Drugs)

Vidual

Bermondsey Bosom (Right)

Half Man Half Shark

The Cadet Leaps

The OOZ

Midnight 01 (Deep Sea Diver)

La Lune

Nos morceaux favoris: The Locomotive, Dum Surfer, Slush Puppy, Sublunary, Emergency Blimp, Czech One, Vidual, Half Man Half Shark, The Cadet Leaps, The OOZ, La Lune

La note: 10/10

Concerts King Krule
Complet
King Krule à Paris - 26 novembre 2017
Complet
King Krule à Feyzin - 29 novembre 2017
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