King Krule – Man Alive!

Troisième galette pour King Krule qui, avec Man Alive!, nous emmène toujours plus profondément dans la psyché d’un musicien résolument atypique. Écoute et critique.

Il y a trois ans, King Krule prenait tout le monde à revers avec The OOZ, chef-d’œuvre tortueux, sale, ambitieux et monumental. 19 titres pour plus d’une heure d’expérimentations dont nous nous étions difficilement relevés. 2020, il est temps pour Archy Marshall de revenir sur le devant de la scène; mais sous d’autres contours cette fois.

Malicieusement, le Krule ne cherche pas à renouveler l’ambition folle de The OOZ; s’il en garde les sonorités et les teintes poisseuses, Man Alive! lorgne vers la concision, s’étalant sur 14 pistes (comme 6 Feet Beneath the Moon en son temps), chacun ne dépassant pas (à quelques secondes près) la barre des 4 minutes.

Concis donc; n’allez cependant pas croire que le jeune musicien, désormais père de famille, s’est adouci. Bien au contraire. Dès l’ouverture Cellular, sir Marshall convoque une ambiance pressante, urgente et résolument anxiogène, toujours portée par sa voix reconnaissable entre milles. Distorsions électroniques, éclats de 6 cordes, chœurs étouffés; la formule King Krule s’affine, gagnant en puissance et en impact.

Le premier acte du disque ne quittera pas cette noirceur poisseuse avec un quartet de tête agressif et teigneux. Au rythme robotique de Supermarché succède le teigneux Stoned Again où, plus que jamais, Archy Marshall s’égosille, la voix à vif, le palpitant résonnant puissamment sous les nappes électriques distordues. L’uppercut vient finalement avec Comet Face, single en puissance irrésistiblement sombre et vicieux complété d’un saxophone gargantuesque. Parlez d’une entrée en matière.

Mais cette agressivité ne serait-elle qu’une façade? Man Alive! fonctionne indéniablement en actes, et sitôt les mandales distribuées, King Krule vient titiller le sublime, enlaçant le délicat interlude The Dream avec la douce-amère ballade Perfecto Miserable, slow quasi-acoustique déchirant à grand renfort de réverbération. Malicieusement placé en milieu de disque, le single Alone, Omen 3 vient brouiller les pistes, balançant les ténèbres et le sublime. “Don’t forget you’re not alone” intime le Krule, tandis que l’écart se creuse entre lui et le reste du monde; sentiment confirmé par la tétanisante montée en puissance de Slinky, qui marque l’ultime tournant du disque.

Car c’est finalement dans son dernier acte que Man Alive! achève de conquérir ou de perdre son auditoire. Loin, très loin de tout, King Krule propose 6 titres audacieux, enlevés, comme hors du temps, libérés de toute contrainte artistique ou de formalités structurelles. Que ce soient les nappes aériennes de Airport Antenatal Airplane et Energy Fleets, le minimalisme de (Don’t Let The Dragon) Draag On ou le doux slow de Underclass, le musicien prodige fait exister chaque titre sur son propre tempo, tout en délicatesse, en audace, en passion.

Toutes les bonnes choses ont malheureusement une fin. Mais rien n’est jamais facile avec King Krule; et c’est donc avec Please Complete Thee, expérimentation minimale désespérée, que se clôt Man Alive!. “Please complete me” l’entend-on supplier, tandis que finalement, la lumière semble jaillir, l’éclaircie après l’orage, une note résolument majeure qui détonne au milieu d’un climat asphyxiant.

Parfaite synthèse de ses deux précédents efforts, Man Alive! est une éclatante réussite pour l’un des musiciens les plus ambitieux de sa génération. Déroutant, complexe passionnant, cette nouvelle galette polarisera sans l’ombre d’un doute, comme The OOZ en son temps. La marque des grands artistes? On en met notre main à couper.

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Tracklist

Cellular

Supermarché

Stoned Again

Comet Face

The Dream

Perfecto Miserable

Alone, Omen 3

Slinky

Airport Antenatal Airplane

(Don’t Let the Dragon) Draag On

Theme for the Cross

Underclass

Energy Fleets

Please Complete Thee

Nos morceaux préférés: Cellular, Stoned Again, Comet Face, Alone, Omen 3, Slinky, Underclass

La note: 9/10

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