Black Lives Matter : Comment la lutte contre le racisme a influencé la musique UK

Ou comment un combat, largement symbolisé par la figure de Martin Luther King, a traversé l’Atlantique pour influencer la musique britannique jusqu’à aujourd’hui.

Souvent vue comme sociale, engagée, grandement influencée par des moments-clés et historiques qui ont bercé ses illusions et remis en cause des fondements, la musique britannique n’a jamais raté un chapitre de l’histoire contemporaine. De l’après-guerre au récent Brexit, les exemples sont nombreux. Mais concentrons-nous sur un combat qui fait couler de l’encre, celui des droits civiques des Noirs pendant les années 50-60 jusqu’au mouvement Black Lives Matter aujourd’hui. Une histoire sur la ségrégation, le racisme, l’égalité.

Emergence de la British Black Music

Alors que les Etats-Unis s’embrasent sur la question des droits civiques des noirs américains, autour des figures de Martin Luther King et Rosa Parks notamment, la Grande-Bretagne a d’autres chats à fouetter. De l’autre de l’Atlantique, l’émergence du rock et de sa fougue matinée de rébellion et d’idées révolutionnaires cachent une vérité. Derrière ces nouveaux groupes et artistes blancs, plus ou moins privilégiés selon leurs provenances sociales, le racisme est prégnant. Passé sous silence.

Difficile, dans les sixties, de citer un artiste britannique noir majeur. Il n’y en a pas. On se cantonne à l’aspect communautaire, et jamais cela ne dépasse cette frontière. Seul le jazz tire son épingle du jeu. Il faut attendre les années 70 pour voir la situation évoluer, que ce soit avec l’émergence de la Britfunk, le succès de Steel Pulse à la fin des 70’s (avec ces fameux paroles “I say don’t get disillusioned, by this racist institution, the bigots are out there with their weapons too, yes they’re aiming just to gun down our children” extrait de Don’t Shoot) ou le reggae avec Aswad.

La scène britannique n’est dès lors plus exclusivement blanche, comme elle le laissait penser pendant des décennies. The Specials, avec le mouvement 2-tone, est précurseur. Il incarne un exemple des influences de la musique noire, fruit de l’immigration et d’un partage, sur la scène britannique. A ce titre, le livre Black Popular Music in Britain since 1945 explique bien les clivages, les étiquettes.

Protests songs

Parallèlement à l’émergence d’artistes noirs sur la scène britannique, cette dernière se fait de plus en plus virulente face au racisme. Avec un wagon de retard certes, mais une réelle envie de changer les mentalités et de dénoncer, par le biais de la musique. Et les premiers à donner le ton sont les Clash, avec l’album White Riot et plus particulièrement le morceau punk / reggae infused (White Man) In Hammersmith Palais.

En 1981, The Specials prend pour cible les violences policières dans Ghost Town. Le rock livre quant à lui l’un de ses morceaux les plus iconiques en la matière : Pride (In The Name of Love), de U2. La figure de Martin Luther King plane sur ce morceau des Irlandais, qui n’hésiteront pas à écrire un poème sobrement intitulé MLK. Queen, et son “One Vision“, sont également cités lorsqu’il s’agit d’évoquer des protests songs contre le racisme.

En 1984, toujours avec The Specials, c’est la figure d’un autre leader noir qui est le devant de la scène et devant le grand public : Free Nelson Mandela. Le titre est écrit par Jerry Dammers et produit par Elvis Costello, deux artistes et activistes dont les réputations parlent d’elles-mêmes. Madness emboîte le pas avec (Waiting For) The Ghost Train.

Scène à deux visages, la musique britannique est aussi profondément raciste. Non contente d’avoir grandement exclu les noirs du débat – à tel point qu’il faille une parole blanche pour dénoncer – elle laisse son héritage raciste lui revenir au visage tel un boomerang. Le groupe Skrewdriver en est l’incarnation. Raciste à souhait, néo-nazi affirmé, nostalgique de l’empire britannique, son leader Ian Stuart devient l’égérie d’un mouvement punk profondément nationaliste. “We are all at fault, we are all to blame, We’re letting them take over, we just let ’em come, Once we had an empire, and now we’ve got a slum“, chante-t-il en 1983 dans White Power.

21e siècle : Le changement est en marche

Il faudra attendre longtemps. Longtemps avant d’avoir des artistes noirs sur le devant de la scène, de Sade et ses millions d’albums à Tricky, en passant par l’iconique leader de Skunk Anansie, Skin. Longtemps avant d’avoir une scène qui, à l’unisson, chante les maux d’un pays baignant dans le racisme silencieux et d’une jeunesse désabusée. Et ainsi naquit le grime.

Aux débuts des années 2000, influencé par le UK garage, la drum and bass, le hip-hop et le dancehall, le grime passe d’underground à mainstream. Ses pionniers se nomment Dizzee Rascal, Wiley ou Skepta. Sur les plus grandes scènes de festivals, dans les hautes sphères des charts, ils libèrent une parole longtemps réduite à son strict minimum. Ils prolongent l’héritage laissé par les James Brown, Marvin Gaye, Nina Simone ou encore Bob Marley, puis derrière par les MCs et rappeurs noirs américains.

En remportant le Mercury Prize en 2003 avec Boy In Da Corner, Dizzee Rascal propulse le genre sous le feu des projecteurs. Wiley, Kano ou encore Lethal Bizzle popularisent le grime qui, parallèlement, est la cible des autorités. Nombre de raves et concerts seront interdits par la police, à l’instar de la scène électro. Seule la pop permet à leurs instigateurs de survivre, que ce soit Wiley avec son Wearing My Rolex, ou Dizzee avec Dance wiv Me.

Stormzy et Dave, les égéries

Il faut attendre Skepta, et son hit That’s Not Me, pour voir le grime revenir sous une forme moins commerciale. Dès lors, la scène voit émerger de nouveaux visages, de Stormzy à AJ Tracey en passant par Lady Leshurr. Stormzy deviendra la figure de proue, grâce au succès de Gang Signs & Prayer, premier album grime à atteindre la 1re place des charts UK, puis en devenant le premier artiste britannique noir en tête d’affiche de Glastonbury en 2019.

Pendant ce temps, la nouvelle scène bouillonne. Elle dénonce le racisme, la jeunesse ghettoïsée. Des hymnes comme Blue Lights de Jorja Smith ou Looking Back de Loyle Carner résonnent avec force.

Mais c’est peut-être Black, le sublime cri du cœur de Dave, qui résume le mieux ce moment. “A kid dies, the blacker the killer, the sweeter the news / And if he’s white you give him a chance, he’s ill and confused / If he’s black he’s probably armed, you see him and shoot“, écrit l’artiste, qui frappera fort aux Brit Awards 2020. Sur scène, il rajoute un couplet crève-coeur et inédit dans lequel il accuse Boris Johnson d’être raciste, rend hommage à Jack Merritt (ce jeune étudiant tué lors de l’attaque terroriste à Londres en 2019 et qui travaillait pour un programme de réhabilitation des prisonniers), dénonce les conditions de relogement des victimes de Grenfell. Une voix, représentant tant d’autres, celle d’une génération bafouée, à l’héritage lourd, d’une colère qui n’a plus envie de se taire, d’une justice équitable pour toutes et tous et par-dessus tout, d’un désir de paix.

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