James Blake – The Colour in Anything

L’un des albums les plus attendus de l’année a vu le jour en pleine nuit. Le successeur d’Overground (2013), récompensé d’un prix Mercury Prize, est d’ores et déjà en écoute ! De quoi vous préparer avant la venue de James Blake au Festival We Love Green en juin.

Avec the XX, Blake a posé les bases de cette nouvelle vague électronique, minimale, réservée et sensible, dont on peut entendre le cours se construire au fil de la chanson, dans laquelle les paroles ont la main mise. L’artiste a toujours la palme actuellement en ce qui concerne ces dernières, mais depuis ces cinq dernières années, ce type de son s’est multiplié, à travers des groupes/artistes comme London Grammar, Jack Garrat ou encore Låpsley, le rendant plus ou moins “mainstream”. Aujourd’hui, on peut même en entendre les résonances dans des productions plus pop, comme celles de Justin Bieber, ou de Zayn Malik. Ce genre a beau s’être popularisé, James Blake confirme avec ce nouvel album en être bel et bien l’instigateur.

Quelques heures après avoir annoncé la sortie de son album sur BBC1, Blake a partagé une tracklist des plus intéressantes sur les réseaux. Le chanteur avait déjà fait miroiter quelques extraits de son travail, révélant certains titres au compte-goutte, notamment Radio Silence (une ballade aux sons R’n’B), My Willing Heart (un titre à la fois (mordern) soul et jazzy à souhait), et I need a Forest Fire, sur lequel Bon Iver est venu poser sa voix, nous proposant une alliance à la fois angélique et envoûtante. Ce morceau nous rappelle leur précédente collaboration, Fall Creek Boys Choir, qui remonte à 2011. À l’instar de Beyoncé et son “film-album” Lemonade diffusé sur HBO, ou de Radiohead revenant sur les devants de la scène sans promotion préalable, James Blake a joué le jeu de la surprise en dévoilant simultanément l’artwork et la tracklist de The Colour In Anything alors que personne ne s’y attendait. Sa musique n’est pas sympathique, révélant souvent les méandres d’un esprit perturbé, et son état de profonde aliénation. Modern Soul, premier single de l’album, est dominé par les mélodies vocales sublimes du chanteur, mais sous ces percussions vides se répète un refrain pessimiste (I want it to be over.)

Une certaine négativité, une envie de se retirer d’un monde extérieur vain tapisse le fond des titres de ce nouvel opus. La musique pop électronique minimale produit toujours une certaine dimension spatiale, mais seule celle de Blake se rapproche autant du néant. Cet album reflète une tentative de repli, dans le contexte d’une connexion ténue, sur le point de s’écrouler (“It’s sad that you’re no longer her, chante-t-il, par dessus des exhalations démoniaques.) Un constat plat à la “Haven’t we all”, qui prend une allure sinistre de part les répétitions dans I Hope My Life, s’oppose à une certaine admission de la part de Blake, lorsqu’il concède : “Giving up is hard to do” dans le titre Love Me in Whatever Way. Ce mélange de désir familier avec quelque chose d’un peu mystérieux atteint son paroxysme dans Put That Away et Talk to Me. Là ou les loopings propres à ce type de musique sont généralement générateurs d’allégresse, ceux de l’artiste reflètent une personnalité dérangée, troublée par le spectre du néant. Certaines paroles, comme “You know you are just fuel/Afraid to die yet nothing to do”, peuvent sembler quelque peu mélodramatiques, mais dans un monde où la machine remplace peu à peu l’homme, elles peuvent traduire une préoccupation légitime.

Parmi les pépites de l’album, on trouve Timeless, un morceau langoureux diffusé pour la première fois le 14 avril dernier sur BBC1, qui démarre sur un rythme entêtant et répétitif, avant de fondre sur la voix intense et distordue (par l’émotion ou par l’ordinateur?) de James Blake, mais aussi Always, co-produite par Frank Ocean (où il ne pose cependant pas sa voix). James aurait d’ailleurs révélé à Pitchfork : “Frank a été une immense inspiration pour cet album : sa manière de procéder, sa façon d’écrire, la force dans ce qu’il fait, qui il est […]. Nous sommes devenus très bon amis”. Always confirme l’interêt récent de l’auteur-compositeur pour la scène Rap-R’n’B américaine, avec ses beats Hip-Hop, semblables à des claquements de doigts (on retrouvera d’ailleurs Rick Rubin parmi les participants à cet album). Le chanteur ne semble néanmoins pas encore très à l’aise avec le genre, procédant encore par imitations timides d’autres artistes, comme Låpsley, Yeezus ou encore Father John Misty. Il se démarque néanmoins par sa voix envoûtante, à nul autre pareille (quoique par certains moments dans l’album, on peut avoir l’impression d’entendre Hozier), capable de réveiller en chacun une tristesse latente qui transcende la chanson elle-même.

Autrement dit, cet album d’anxiété digitale et de malaise millénaire est encadré d’un savoir-faire aussi incomparable que déchirant. Pour cette raison, il est nécessaire que l’on s’y attarde, même si parfois on en perd un peu le fil pendant l’écoute.

Autre bonus fourni par The Colour in Anything : sa durée. En 2016, il est rare qu’un artiste offre un album d’1h16 à son public (à part Drake et Kanye – mais même si leurs albums respectifs semblent être voués à une certaine catharsis thérapeutique, les paroles de Blake sont bien plus subtiles dans cet exercice, procédant par allusions plutôt que par confessions directes). Sur les 19 chansons promises par le compositeur, on en retrouvera tout de même 18 : un pari ambitieux et rondement mené. Alliant beauté et tristesse, cet opus n’est finalement pas très coloré, mais confirme quand même le statut d’indéniable auteur romantique qu’est James Blake.

James Blake and Frank Ocean

Tracklist :
01. Radio Silence
02. Points
03. Love Me In Whatever
04. Timeless
05. F.O.R.E.V.E.R
06. Put That Away And Talk To Me
07. I Hope My Life (1-800 Mix)
08. Waves Know Shores
09. Choose Me
10. I Need A Forest Fire
11. Noise Above Our Heads
12. The Colour In Anything
13. My Willing Heart
14. Two Men Down
15. Modern Soul
16. Always
17. Meet You In The Maze

Nos morceaux favorisLove Me In Whatever, F.O.R.E.V.E.R, Modern Soul

LA NOTE : 7/10

 

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