Massive Attack, Bristol: rencontre en librairie avec Mélissa Chemam

Pour la parution de son livre En dehors de la zone de confort, replaçant Bristol comme capitale artistique moderne, nous avons rencontré Mélissa Chemam.

La rencontre a lieu dans une petite librairie du 11ème, La Manœuvre. Lieu étroit, ambiance étouffée, Mélissa Chemam vient présenter son livre En dehors de la zone de confort: de Massive Attack à Banksy. La couverture ne peut que nous appâter: cet ouvrage nous parlera de Massive Attack, mais pas que. En effet, à travers son œuvre, la journaliste devenue auteure vise à retracer l’histoire de Massive Attack au sein de leur ville, Bristol, pour finalement peindre un tableau plus large de cette ville, véritable capitale culturelle et politique.

De The Pop Group à Portishead en passant par Banksy, c’est toute une macro-sphère qui est décrite, dévoilant ainsi l’importance passée et actuelle de la ville de Bristol au niveau mondial, retraçant le parcours de ses artistes pour mieux comprendre les révolutions actuelles. Confidente de Robert Del Naja, leader acclamé de Massive Attack, c’est en toute connaissance de cause que Mélissa Chemam a pu écrire sur cette ville et ces groupes qu’elle a appris à connaître personnellement ces dernières années.

Animée par Bertrand Dicale, ami de longue date, la rencontre se montre alors savoureuse et riche en anecdote: de la genèse de l’artwork du livre au tempérament perfectionniste de Del Naja, de l’évolution de Massive Attack aux cheveux bleus de son leader, du tempérament éthéré de DJ Mushroom au démenti formel de la rumeur Del Naja = Banksy, … Échange riche et intéressant, la dynamique Dicale/Chemam a permis de dérouler l’histoire de Bristol pour mieux comprendre les engagements de ses artistes, et pour finalement amener une réelle réflexion quant à ce qu’il est possible de défendre grâce à l’art.

 

Avant cet échange, Sound of Britain a pu rencontrer Mélissa Chemam pour une interview exclusive visant à interroger la genèse de ce livre et les liens de l’auteure avec Massive Attack, en plus de quelques préférences personnelles que nous vous laissons découvrir.

“Les artistes ont beaucoup plus de moyens de sensibiliser sur des sujets importants et critiques”

Sound of Britain: Pour commencer je voulais savoir d’où étais venue ta volonté de parler de Bristol et de sa scène musicale, d’où t’étais venue l’idée du livre ?

Mélissa Chemam: C’est assez simple, l’été 2014 Massive Attack étaient en tournée et ils sont passés au Liban. J’avais entendu parler de leur engagement à Gaza. Je suis une journaliste qui travaille beaucoup sur tout ce qui se passe en Afrique, à ce moment-là je travaillais à France Culture et on couvrait les élections turques, la guerre de Gaza. Je me sentais impuissante, je rentrais d’une mission en Centre Afrique, un pays dont on ne parle pas du tout. J’adorais la musique de Massive Attack, Portishead, et je me suis rendue compte que les artistes avaient beaucoup plus de moyens de sensibiliser par rapport à ça, d’avoir un engagement plus continu, et ce groupe représentait parfaitement ça. De plus il se trouvait qu’ils avaient une histoire avec Bristol qui est très liée à la culture des Caraïbes dans le pays qui est aussi un sujet dont j’étais très proche, donc ça commençait à m’envahir un petit peu ! Je me suis dit « je vais aller à Bristol », j’ai envoyé des demandes d’interview et ça s’est concrétisé magiquement quand le leader de Massive Attack m’a dit « bah oui si t’es à Bristol parlons-nous » ! J’ai pu organiser un premier voyage autour de ça, sachant que j’allais rencontrer Robert Del Naja c’était plus facile ! Je n’avais jamais écrit de livre, mais avec mon travail de journaliste en Centre Afrique j’ai beaucoup pu travailler sur la musique, tout ce qui était lié à Africa Express ; les artistes s’engagent beaucoup parce qu’il n’y a pas d’autre moyens de parler des problèmes sociaux, que ce soit au Congo ou au Mali.

SOB: Massive Attack live c’est une expérience très forte ; tu les as déjà vu sur scène ?

Mélissa Chemam: Ils ont fait une tournée pendant que j’écrivais le livre donc je les ai vu 7 fois en moins de 6 mois ! A Dublin, Paris, Londres, … A la fin ils ont fait une date à Bristol pour la première fois depuis 10 ans, donc j’y suis retournée, c’était une sorte d’aboutissement, presque un cadeau ! Entre ça et Banksy qui nous a fait beaucoup de petites blagues, … C’est là qu’est ressortie cette rumeur affirmant que Banksy était un membre de Massive Attack, c’était une façon de faire du bruit, de générer du clic, alors que c’est une rumeur qui court depuis très longtemps ! C’était assez drôle, c’était un bon moment pour être à Bristol, malgré une pluie atroce ; mais c’était très beau visuellement ! Une amie a noyé son téléphone quand même [rires]

“Continuer de ne pas démentir la rumeur Massive Attack = Banksy c’est un coup de génie. Même Obey n’est pas connu comme Banksy l’est!”

SOB: Tu as évoqué la rumeur Banksy/Massive Attack et tu n’y crois donc pas du tout, pourquoi ?

Mélissa Chemam: C’est-à-dire que je commence à connaître assez bien Del Naja et sa vie, son parcours et tous les gens qui ont travaillés avec Banksy ainsi que son parcours à lui aussi. Sachant tout ça, chronologiquement c’est assez incohérent. Par exemple, Banksy sort de Bristol en 1998, fait beaucoup de choses dans la ville et à Glastonbury, et pendant ce temps Massive Attack sont super occupés ! Ils sortent Mezzanine, ils sont en tournée, ils vont au Japon, … A moins d’être vraiment un collectif très organisé en mode usine, Del Naja n’a pas le temps. On voit bien que Banksy à ses débuts il prend le temps, il fait ses pochoirs à la main, donc à part en se dédoublant, c’est impossible ! Ils ont aussi de grandes différences : Del Naja est un artiste, donc il a fait beaucoup de choses, il a démarré par le pochoir puis il a totalement abandonné pour des inversements d’images, des photocopies, des couleurs de peinture, donc pareil il serait complètement schizophrène ! Il passerait de pochoirs à des tableaux très symbolistes, c’est un peu un génie mais là ce serait un génie au cube ! [rires] Même quand Banksy a fait Barely Legal et que Massive Attack passaient 10 jours avant ou après au même endroit, tu ne peux pas gérer l’organisation d’un groupe monstre comme Massive Attack et organiser ton expo en même temps. Ils font ça en même temps, ils s’amusent, c’est un jeu ! Ne pas démentir c’est continuer d’en faire parler, ça permet à Banksy de se faire connaître partout et de tout le monde, de par son anonymat justement ! Même Obey n’est pas connu comme Banksy l’est !

“Del Naja dit que ça fait vieux groupe de sortir un album”

SOB: Pour rédiger ton livre, est-ce que tu as reçu des aides, est-ce que tu as eu des influences ou des difficultés particulières ?

Mélissa Chemam: Il y avait des gens qui voulaient pas du tout être interviewés mais ça de façon générale, la chanteuse de Portishead par exemple qui est très timide et renfermée. Après il y a des choses qui m’ont aidées comme Tricky par exemple, j’ai pu le voir au Bataclan, 10 jours après avoir rencontré Del Naja à Bristol ! J’ai pu avoir deux personnages centraux de la scène de Bristol dès le début de mes recherches ! Il y a aussi eu le Dismaland de Banksy en plein milieu de mon travail, c’était génial, j’ai pu y aller plusieurs fois ! l y a plein de proches qui sont venus jouer, de Portishead, de The Pop Group, j’étais en plein cœur de la scène ! Del Naja m’avait un peu prévenu, il m’avait dit que Banksy démarrait Dismaland mais sans trop me le dire, et en voyant le communiqué de presse j’étais là genre « ah ! » donc ouais il y a eu beaucoup de coups de bol ! Même quand j’ai rencontré Massive Attack ils n’étaient pas du tout en tournée, vaguement via un album qu’ils n’ont jamais fait… Les EP de 2016 étaient un choix délibéré car Del Naja pense que les gens n’ont plus d’intérêt pour l’album mais c’est totalement faux ! Je prends toujours l’exemple de ses potes Damon Albarn et Thom Yorke, qui ont eu un énorme succès récemment ! Mais comme Del Naja est très avec son temps, comme il est très en phase avec les nouvelles technologies il se dit que ça fait vieux groupe de sortir un album ! Mais d’un autre côté tous ses potes très jeunes sortent des albums, que ce soit Young Fathers ou Savages.

SOB: Young Fathers sont incroyables.

Mélissa Chemam: Ils sont forts hein ? Rien que d’avoir Young Fathers en première partie de Massive Attack ce n’est pas une première partie, c’est un cadeau. Ils ont une énergie sur scène incroyable, très physique, toujours devant et donnant énormément d’eux. Ils sont très puissants vocalement, avec quelque chose d’hyper généreux sur scène très différents des courants hip-hop existants. Avec en plus le mélange de leurs influences et origines propres, ça en fait une sorte de mini Massive Attack écossais. Quand Del Naja les introduit sur scène il les présente comme le futur, le meilleur groupe du monde. C’est inédit, personne ne fait ça ! Del Naja est incroyablement humble, et ça met en avant son talent. Si on prend Damon Albarn par exemple, c’est tout le contraire, il est très imbu de lui-même et serait incapable de faire un truc comme ça !

“Mon livre parle de tout l’engagement culturel, générationnel qu’il y a autour de Bristol”

SOB: Comment s’est déroulée ta rencontre avec Del Naja ?

Mélissa Chemam: On s’est vus plusieurs fois, il parle beaucoup : je l’ai interviewé une fois dans son studio, on s’est revus, on s’est échangés des mails, on s’est encore revus pour approfondir plusieurs sujets, … Par exemple, je voulais détailler les évènements autour de la sortie de Mezzanine pour que ce ne soit pas qu’un truc hardcore taillé pour les fans, je voulais le forcer à re-réfléchir sur cette période-là. C’est un peu difficile, 20 ans après, avec en plus la séparation de DJ Mushroom. Après ce n’était pas le sujet préféré de Del Naja, il est plutôt politique, il parle très souvent de ça ! La première fois que je l’ai rencontré il était chez lui devant un grand écran avec BBC News, je lui ai proposé d’éteindre la télé ! [rires] On a beaucoup parlé de son travail avec Adam Curtis pour la création de son spectacle au Manchester International Festival, là où Damon Albarn a créé son premier opéra par exemple. Del Naja aime bien travailler sur ce genre de format différents avec de nombreux médias qui entrent en collision, tellement inter-dimensionnels que c’est impossible à filmer ! C’est un vrai accomplissement pour lui, l’interaction avec le public c’est ce que l’intéresse le plus. Il voulait emmener Adam Curtis avec lui en tournée mais ça n’a pas été possible ! [rires] Avec Del Naja il est beaucoup de question de révolution : Blue Lines, Mezzanine, … Il a ce statut de pionnier avec Massive Attack, c’est fantastique, très épique. Ça créait vraiment un monde, un univers Massive Attack. Le livre est un cas à part, il ne parle pas que du groupe mais de tout l’engagement culturel, générationnel qu’il y a autour de Bristol.

SOB: Banksy a réalisé une toute nouvelle installation en Palestine, le Banksy Hotel, avec évidemment Del Naja en collaborateur, et je voulais savoir ce que tu en pensais ?

Mélissa Chemam: Récemment j’ai lu quelques articles critiquant l’hôtel que je ne trouvais pas très argumentés, c’est un peu la mode de critiquer Banksy en ce moment. Je trouve que c’est important car ça permet aux caméras de revenir vers la Palestine, de mettre l’attention dessus. L’hôtel en lui-même a toute une histoire, il fait un peu musée de mémoire et permet de se rappeler tout ce qui s’est passé auparavant. Ça nous rappelle que l’histoire se répète beaucoup, qu’il y a des réfugiés partout, ça fait écho à ce qui se passe en Syrie et en Irak, juste à côté. Il y a un courage dans ce que fait Banksy, en plus c’est un cadeau aux Palestiniens car il n’y a pas de profits pour Banksy. Je préférais quand il faisait des choses à petite échelle avec cynisme, mais il ne peut pas retourner à ça maintenant, c’est impossible. Pour faire simple, moi je trouve ça kiffant. [rires]

SOB: En dehors de Bristol, Massive Attack, Banksy, quels sont tes autres centres d’intérêts ?

Mélissa Chemam: Je suis une grande fan de musique soul, mo-town, j’avais tous les disques de Whitney Houston, Michael Jackson, … En même temps sont arrivés dans ma vie The Bends et Grace, ça m’a ouvert sur une fenêtre plus folk-rock que je ne connaissais pas. Je détestais Nirvana par exemple, j’étais une paria ! [rires] Jeff Buckley permet d’effectuer un retour sur l’histoire américaine, du coup c’est assez vite devenu une obsession. Teri Amos, PJ Harvey sont mes idoles, j’aime beaucoup REM aussi mais ils sont arrêtés malheureusement. J‘aime beaucoup les mélanges liés au trip-hop, Emiliana Torrini, … J’aime beaucoup Arcade Fire aussi, Björk qui a d’ailleurs comme producteur l’ancien de Massive Attack ; comme quoi Bristol a vraiment une influence sur la musique anglaise. Tout est lié !

SOB: Quels sont tes projets après ce livre, te lancer dans d’autres recherches, écrire un deuxième livre, ou au contraire t’écarter de ce domaine ?

Mélissa Chemam: J’aimerais beaucoup continuer à écrire, mais en ce moment je traduis le livre ! J’aimerais beaucoup écrire d’autres livres sur d’autres sujets plus littéraires peut-être, et puis je prépare des projets de films documentaire ou audio-visuel, j’aimerais beaucoup aller vers cette voie-là.

“On ne sait jamais vraiment où mettre Massive Attack, ils sont inclassables”

SOB: Pour conclure, une question toute simple: si tu devais retenir un album et un morceau de Massive Attack ?

Mélissa Chemam: Ah non c’est trop difficile ! Quand on prend l’histoire dans son aspect macro c’est super complexe. En plus moi je suis un peu bizarre parce que j’adore l’album que tout le monde déteste, 100th Window ! Il est pour moi un chef-d’œuvre absolu, inclassable, je le trouve sublime et très cohérent. Del Naja dit qu’il ne fait pas de concept album mais là on approche de quelque chose d’assez dingue. Quand j’étais jeune j’adorais Protection pour ses sonorités, et là en ce moment j’adore Heligoland avec son retour aux cuivres, aux percussions, c’est un retour de Massive Attack qu’on n’attendait pas, c’est assez génial. Donc ça change sans arrêt! Après ils ont 5 albums, mais en piochant un peu partout on en a au moins 5 autres. Choisir c’est très difficile. Il y a quand même quelques morceaux que je trouve extraordinaires, Future Proof par exemple. En studio elle est incroyable, mais en live c’est absolument fou, c’est genre « mais comment ils font ça ? » Surtout avec leurs configurations live ; ça me fait penser quand les gens se sont plaints à Rock en Seine qu’ils n’aient pas joué Teardrop, mais il n’y avait pas de chanteuse soprano ! Il y a des chansons pas du tout connues que j’adore comme Bullet Boy ou False Flag, qui sont incroyables. Dans la musique britannique il y a beaucoup de groupes différents qui ont eu du succès, Blur, Radiohead, et mes amis ne savent pas vraiment où mettre Massive Attack dans tout ça parce qu’ils sont assez inclassables !

SOB: Ils sont uniques.

Mélissa Chemam: Voilà c’est ça !

 

En dehors de la zone de confort: de Massive Attack à Banksy est d’ores et déjà disponible en librairie, et sa lecture est fortement recommandée. Quant à Massive Attack, nous attendons de leurs nouvelles pour un hypothétique et rêvé 6ème album.

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