29 Avr Kneecap – Fenian
Fenian. Derrière ce mot, un héritage lourd : issu du gaélique Na Fianna, il désignait des guerriers mythologiques avant de devenir une insulte visant les indépendantistes irlandais. Kneecap le reprend aujourd’hui à son compte, le détourne et le transforme en étendard.
Parler de ce nouvel album sans maîtriser le gaélique irlandais peut sembler limitant. Pourtant, Fenian dépasse largement la barrière de la langue. L’énergie, l’intention et le contexte suffisent à en saisir toute la portée. Car Kneecap ne fait jamais les choses à moitié. Le trio de Belfast enchaîne les controverses autant que les succès : annulation de leur tournée américaine et de leur passage à Coachella, suppression de subventions locales (ville et région) pour leur venue à Rock en Seine, sans oublier un long procès intenté par le gouvernement britannique, dont Mo Chara est finalement sorti innocenté. Fenian s’inscrit dans cette période mouvementée, entre succès, tournées contrariées, exposition médiatique contrastée.
L’ouverture, Éire go Deo (« Irlande pour toujours »), surprend par son atmosphère presque aérienne. Un calme trompeur, rapidement balayé par Smugglers and Scholars, morceau plus sombre qui replonge dans l’histoire du conflit nord-irlandais et ses cicatrices.
Mais c’est avec Carnival que Kneecap frappe le plus frontalement. Le titre s’attaque à Keir Starmer, accusé par le groupe d’avoir orchestré un « carnival of distraction » médiatique autour de leur affaire. Une critique politique assumée, qui culmine avec l’annonce audio de l’acquittement de Mo Chara en fin de morceau.
La suite ne relâche jamais la pression. Palestine, avec le rappeur Fawzi, élargit encore le propos. Fenian, Liars Tale, Occupied 6 ou An Ra qui détourne l’hymne britannique dans une version volontairement déformé pour évoquer un archaïsme grinçant. Quelques respirations viennent nuancer l’ensemble. Cocaine Hill s’intéresse aux excès liés à la notoriété, tandis que Irish Goodbye clôt l’album sur une note bouleversante. Dans ce morceau, Móglaí Bap évoque le suicide de sa mère avec une sincérité désarmante. Loin du ton combatif habituel, Kneecap montre ici une autre facette, plus fragile, mais tout aussi percutante.
Musicalement, le groupe opère un léger virage. Moins d’électronique, davantage d’influences hip-hop 90s, tout en conservant cette intensité brute qui rappelle autant The Prodigy que la scène trap britannique. Une évolution maîtrisée, qui donne à l’album une identité plus ancrée.
Kneecap divise : on adhère ou non, souvent autant pour leurs prises de position que pour leur musique. Mais avec Fenian, le trio signe un deuxième album solide, différent du premier, mais tout aussi cohérent. Ils livrent un deuxième album dense, cohérent et habité, un disque qui confirme leur capacité à mêler engagement politique et exigence artistique.
Difficile de ne pas voir en eux l’un des groupes majeurs de l’année. Et quand on apprend que la sortie a été repoussée au 1er mai, journée internationale des travailleurs, le doute n’est plus permis : chez Kneecap, rien n’est laissé au hasard.
Tracklist
Éire go Deo
Smugglers & Scholars
Carnival
Palestine ft FAWZI
Liars Tale
FENIAN
Big Bad Mo
Headcase
An Ra
Cold at the Top
Occupied 6
Gael Phonics
Cocaine Hill
Irish Goodbye
La note du rédacteur : 10/10
Ses morceaux préférés : Smugglers & Scholars, Carnival, An Ra, Irish Goodbye
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