Interview : Gwenno “la créativité peut être très expressive dans une langue minoritaire”

Alors que la pop avant-gardiste Gwenno va rééditer son premier album Y Dyyd Olaf chez Heavenly pour le 24 juillet, elle nous a accordé une interview à Londres quelques heures avant son concert au Social (notre review).

Gwenno

 

SoB : Tu as un background artistique assez impressionnant, avec un papa poète, tu as notamment fais de la danse celtique, jouer avec The Pipette, tu as ton propre radio show… Mais quand et comment as-tu commencé à jouer et composer de la musique ?

Gwenno : Je pense que cela a commencé…hum… C’est une chose assez drôle parce que je pense que la musique fait partie de chacun d’entre nous d’une certaine façon. On oublie que la musique fait partie de nous tout le temps n’est-ce pas ? Nous, moi, ma sœur et mon père, avions toujours l’habitude d’écrire des chansons idiotes quand on était petites lorsque nous descendions marcher en ville. Donc probablement composer des petites chansons en cornique comme cela nous, ma sœur et moi, a encouragé dans un certain sens à créer. Je suis sûre que tout le monde à ça, des petites chansons familiales idiotes !
Et puis ma sœur a eu un clavier, je ne sais pas comment elle a eu un clavier mais elle en a eu un ! Et j’ai toujours eu l’habitude de l’utiliser et tu sais ils ont des boutons de pré-enregistrements avec toutes ces chansons pop dans leur mémoire ? Et je n’étais pas du tout musique pop anglaise, j’étais assez jeune à cette époque et je me souviens qu’il y avait une très jolie mélodie. Je me suis alors dit ‘oh c’est une super mélodie je devrais l’utiliser !’ et j’ai donc composé cette chanson très triste et en fait c’était Yesterday de Paul McCartney ! Je ne l’avais jamais entendu avant ! Donc ma première chanson que j’ai écrite était une copie de la mélodie de Yesterday dont j’ai écrit mes propres paroles comme une petite fille de 7 ans peut le faire ‘Je suis vraiment très triste aujourd’hui et seule’ C’était vraiment de la merde !!! Mais ça a vraiment commencé comme ça.
C’est bizarre parce que l’éducation musicale est quelque chose qui n’encourage pas vraiment la créativité. Tu dois apprendre comment jouer de la musique classique, du piano, du violon et ensuite tu dois apprendre à jouer du piano correctement et choses comme ça. Donc cela m’a pris des siècles pour me souvenir de la première fois où j’ai écrit de la musique, le moment où j’ai eu envie d’écrire. Cela m’a pris du temps, jusqu’à ce que je me dise ‘oh mais c’est une bonne idée, je devrais essayer !’

 

SoB : Le grand public t’a découvert avec le groupe The Pipettes. Comment s’est passé la transition entre The Pipettes et ta carrière solo ? Pourquoi cette décision de ne pas rejouer dans un groupe ?

Gwenno : ça m’a pris très très très longtemps ! Parce qu’une nouvelle fois lorsque j’ai rencontré The Pipettes c’était à un concert à Cardiff et je faisais ma propre musique mais je ne savais pas vraiment comment m’exprimer. Le Pays de Galles à ce moment-là était très musique rock et je ne suis pas une grande fan de rock, ce n’est pas mon genre, j’ai toujours vraiment préféré la musique électronique.
Lorsque j’ai rencontré The Pipettes, j’ai quitté la maison et suis partie en tournée donc ça été une longue transition de trois ou quatre ans. Parce qu’avant The Pipette je n’ai jamais écrit de chansons d’amour, c’était toujours des chansons à propos des amis, des souvenirs et sujets comme cela. Tu pouvais utiliser les mots ‘baby’ et ‘love’, les mots clichés quoi, donc l’opposé de ce que je faisais. Ça m’a pris longtemps pour oublier de chanter ‘baby baby baby’ ! et me souvenir pourquoi je voulais écrire des chansons, parler de plein de choses pas uniquement des chansons d’amour au sens conventionnel du terme.

 

SoB : Sur ton album Y Dydd Olaf, tu as magistralement bien allié tradition avec deux langues minoritaires et modernité avec une pop music avant-gardiste. Penses-tu que la culture est un bon moyen d’étendre et faire connaître ces langues pour les jeunes générations ?

Gwenno : Oui bien sûr ! Je pense que ça dépend plus de quelle culture tu viens, si tu es créative aussi. Ma bataille concerne toujours la culture des langues minoritaires jouxtant une grande force dominante qui est l’anglais, une langue fantastique. Je pense que la créativité peut être très expressive dans une langue minoritaire parce que moins de personnes l’utilisent. C’est un choix créatif de faire ça en premier ordre, je pense en tant que personne créative tu expérimentes peut-être, tu n’as pas vraiment besoin de t’inquiéter parce qu’il y aura moins de gens… (se reprenant) oui non c’est pas vrai en fait parce que les gens sont toujours en train d’examiner minutieusement dans les petite culture plutôt que dans les grosses !
Je pense qu’il y a une grande force de conduite pour la culture de la langue galloise. Si tu ne le fais pas, personne ne le fera à ta place. ‘Oh il y n’y a pas eu de hiphop en gallois depuis des années, donc allons-y faisons une chanson de hiphop en gallois !’ C’est une démarche très intéressante et pas du tout commercial car il y aura peu de gens qui achèterons ton album, tu ne deviendras jamais U2, ça n’arrivera jamais ! C’est vraiment pour créer une culture et également utiliser nos expériences acquises en dehors du Pays de Galles qui nous influencent pour créer quelque chose. Donc j’espérerais que ça soit existant pour quelqu’un d’autre, je veux dire que tu sais juste que c’est définitivement existant pour nous vraiment ! Mais on ne sait pas !

 

SoB : Beaucoup de jeunes groupes gallois (comme Sŵnami par exemple) chantent presque uniquement dans leur langue maternelle. Penses-tu qu’il y ait un espoir pour les langues brittoniques et leur culture surtout face à l’anglo-centrisme et à la commercialité de la culture ?

Gwenno : Les langues, surtout pour des groupes comme Sŵnami, et bien c’est vraiment naturel pour eux de chanter en gallois parce qu’ils viennent de la région où le gallois est parlé donc ils sont habitués à l’utiliser jour après jour, où la communauté galloise est prédominante. Je pense qu’il y a toujours une chance si tu es vraiment créative et vraiment essaie de repousser les frontières vraiment une chose importante ou juste essayer parce que si tu peux faire de l’art, littérature, art visuel, films ou musique dans une langue particulière comme une langue minoritaire je pense que c’est vraiment excitant et devient réellement pertinent et donc les gens sont vraiment intéressés par ça et peut vraiment inspirer les gens lorsque que tu peux exprimer des idées vraiment intéressantes. Tu as toujours un moyen de traduire les choses, avec les films tu as les sous-titres et tu as toujours cette sensation dans tous les cas.
Définitivement je pense qu’aussi longtemps qu’il y aura des artistes dehors à repousser les frontières, il y a un énorme espoir car rien que l’idée d’être pareil que tout le monde est réellement ennuyant. Par exemple pour moi l’anglais est vraiment une langue fantastique et utile mais imagine s’il y avait uniquement l’anglais partout où les gens parlent ? ça serait tellement ennuyant surtout lorsqu’on pense à toute l’histoire liée à une langue. On a besoin de diversité. C’est la même chose avec le Breton ou le Cornique avec les noms des lieux par exemple. Même s’il n’y a plus autant de personnes parlant cornique qu’auparavant, cela te raconte quelque chose. On a quelque chose qui ressemble beaucoup au Mont Saint Michel en Cornouilles qui s’appelle Saint Michael’s Mount. En cornique ça s’appelle Karrek Loos yn Koos qui signifie Le Rocher Gris dans les Bois donc cela te montre que les habitants de la Cornouilles étaient là bien avant la montée du niveau de la mer et cela devait se trouver au milieu des bois. C’est tellement vital de se souvenir, tu apprends sur l’histoire des lieux comme cela. Ah je pense que c’est vraiment très loin de ta question !
Si tu peux trouver excitant de créer quelque chose dans une langue, tu espères que d’autres personnes le seront tout autant. Je pense qu’il y a définitivement un espoir !

 

SoB : Quelques mois après la sortie de Y Dydd Olaf, tu as publié sur internet la traduction en anglais de la majorité des chansons de l’album. Pourquoi ?

Gwenno : Je me suis inspirée du livre d’Owain Owain Y Dydd Olaf où il y a beaucoup de concept s’y déroulant qui m’ont donné l’idée d’écrire les chansons de l’album.
J’adore lire les lyrics ! J’appréciais pas mal quand j’étais ado regarder le verso des pochettes tu sais quand tu te dis « mais qu’est-ce qu’il dit ?! » ! Donc je l’ai fait au cas où quelqu’un pourrait être intéressé. Peut-être que beaucoup de gens qui écouteront l’album ne sauront pas ce qu’il se raconte et s’en ficheront. Mais une chanson comme Patriarchaeth je voulais qu’on comprenne qu’il ne s’agit pas d’une pop song mielleuse ! J’essaie de jouer avec les mots. En fait c’était vraiment partager l’idée qui se trouve derrière l’album.

 

SoB : As-tu eu quelques retours sur la façon dont les non-Welsh (et Cornique) speakers ont accueilli cet album ?

Gwenno : Je pense que c’était brillant ! J’ai vécu à Londres un long moment et beaucoup de mes amis y sont toujours dont je suis en contact. Les gens se basent sur la qualité de la musique en elle-même, pas sur ce que l’album veut dire, en quelle langue il est. Ce qui est fantastique parce que la musique est une langue en soi, non ?
Les réactions sont basées sur les goûts musicaux et te montrent vraiment que ça n’a pas besoin d’être du tout séparé. Les gens sont plutôt ouverts à l’idée d’écouter quelque chose qu’ils ne comprennent pas.
Je ne comprends toujours pas pourquoi les charts sont si pauvres. C’est rare d’avoir une chanson dans une autre langue parce qu’il y a tellement de langues parlées partout au Royaume-Uni notamment à Londres où il y a quelque chose comme 600 différentes langues. L’industrie musicale est basée ici donc c’est étrange que ça ne passe pas à la radio. Parce que tu te sens toujours mieux quand tu écoutes quelque chose de nouveau et différent.

 

SoB : … et au Pays de Galles ?

Gwenno : Bien !
Le Pays de Galles peut être assez conservateur institutionnellement, on aime promouvoir l’idée que le Pays de Galles est plutôt folk music ce qui est en fait une idée victorienne. Le Pays de Galles a toujours été le meilleur à célébrer une culture alternative mais les gens ont peur « oh non non il faut qu’on garde la culture traditionnelle parce que c’est ce qui nous fait ! » Mais non ! Il y a tous ces gens qui continuent de créer un renouveau. Donc ça bouge plus. Les gens en dehors du Pays de Galles sont connectés avec ce que nous faisons car nous sommes internationaux. Le Pays de Galles fait partir de ce que nous faisons mais il y a également un regard sur le monde, c’est vraiment important surtout en tant qu’artiste.

 

SoB : Y Dydd Olaf est aussi le titre du roman d’Owain Owain. Comment t’es venue l’idée de t’inspirer et de créer un album à partir de cette fiction qui reprend de grands thèmes politico-sociologiques ?

Gwenno : La principale chose vient de l’idée que nous célébrons la tradition. Le Pays de Galles est l’un des premiers, les Cornouailles avant lui, à être industrialisé. C’est un pays industriel, nous produisons des scientifiques, ingénieurs, les nouvelles technologies et on ne célèbre pas vraiment cela. On célèbre nos poètes, nos chanteurs, nos harpistes ce qui est super.
J’ai trouvé beaucoup de livres de science-fiction avec ces idées à propos du futur et que le Pays de Galles pourrait être très très scientifique. Et pour moi le Pays de Galles reflète la science et la technologie surtout en  tant que musicienne électronique. Ces choses me passionnent vraiment.
J’ai trouvé le livre sur un blog où le gars collecte toutes les bizarreries de la culture galloise, c’est un blog fantastique. A l’époque où il a été écrit, il n’a pas eu beaucoup d’attention car les gens étaient un peu inquiets car c’est très scientifique, pas du tout romantique tu vois ! C’était assez déroutant à la fin des années 70. L’auteur Owain Owain est vraiment une personne très intéressante qui était également dans le mouvement pour la langue galloise. Les idées allaient avec l’image que j’ai de la science. Je n’étais pas spécialement bonne en science à l’école mais mon cours de science était vraiment plaisant.

 

SoB : Outre ce roman, où puises-tu l’inspiration en générale pour composer ?

Gwenno : J’ai trouvé que la politique devient plus dominante dans ma vie depuis mon retour au Pays de Galles. On peut me trouver un passé politique ; ma mère est une activiste donc j’étais toujours dans les manifestations et protester comme un enfant. Et je pense que le Pays de Galles est toujours une place très politique surtout au niveau de la langue et la culture. La politique, et je ne parle pas à propos des nouvelles législations et trucs comme ça, m’inspire beaucoup. Comment la société galloise fonctionne. Et également la culture identitaire et ce qui est positif là-dedans. Je ne pense que les gens devraient avoir peur de célébrer une culture.
C’est ce genre de sujets qui m’intéressent vraiment tout particulièrement l’identité culturelle, comment cela va avec qui tu es et ta place dans le monde, comment cela peut être une chose positive etc.

 

SoB : Récemment tu as signé chez le label indépendant Heavenly Records, d’où émergent de nombreux bons groupes (TOY, Temples, The Wytches…). Cela signifie de nouvelles perspectives et un public plus large ?

Gwenno : Je suis vraiment excitée à ce sujet parce que lorsqu’on a fait l’album dans ma chambre, on voulait vraiment faire un album et on le voulait vraiment très bon. On a juste fait de notre mieux sans aucun compromis. C’était vraiment un gros truc pour nous.
Pour moi chanter en gallois ou en cornique était vraiment une décision créative qui me passionne car j’ai chanté en anglais c’était assez cool mais je suis vraiment excitée de chanter en gallois et essayer de nouveaux trucs donc c’était très bon.
Et c’est intéressant que je me souviens avoir parlé récemment avec Gruff Rhys. Tu ne peux pas demander pour une meilleure personne à supporter (ndl : Gwenno a fait la première partie de Gruff Rhys à Londres le 12 février) si tu fais de la musique en langue galloise. Mais c’était assez effrayant de jouer dans une ville anglaise. Comment les gens allaient réagir ? Et s’ils ne comprennent pas, vont-ils me jeter de la scène ?! Parce que j’ai uniquement joué au Pays de Galles. Mais non c’était vraiment excitant et aide à prendre confiance.

 

SoB : En juillet prochain tu vas donc rééditer Y Dydd Olaf en y ajoutant des bonus et des remixes, n’est-ce pas ? As-tu des projets à venir après cela ?

Gwenno : Je vais faire la tournée de l’album, jouer dans les festivals et j’espère tourner encore en septembre. Je suis vraiment excitée et peut-être que je ferais des concerts avec le groupe, les autres membres, parce que l’album à de la batterie et d’autres trucs alors que tout ce que je fais en ce moment est uniquement électronique. Donc qui sait vraiment ? Je veux dire que je ne m’imaginais plus tourner donc le fait de toujours faire des concerts est vraiment super aussi longtemps que les gens te réclament.
Nous sommes également en train d’enregistrer un autre album donc ça nous fait quelque chose où l’on doit rester concentrer. Je pense que c’est le plus gros projet qu’on a pour le moment est l’enregistrement du second album. So wait and see ! Juste faire plus de musique !

 

SoB : En tant que Celte de langue brittonique, aurais-tu un dernier mot, conseil, pour les artistes bretons qui pourraient nous lire ?

Gwenno : Je parlais avec un artiste mi Breton mi Gallois, c’est un poète et il rape beaucoup de hiphop en gallois. On fait un radio show sur la musique avant-garde du Pays de Galles et des autres communautés.
Le Pays de Galles est dans une bonne position contrairement aux autres communautés celtes. Nous avons de nombreux shows télévisés ainsi que radio. Internet aide beaucoup maintenant donc tu peux utiliser Soundcloud pour te faire connaître. Il y a pas mal de communautés comme cela.

 

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