Le paradoxe “Bohemian Rhapsody”, entre adoration et répulsion

Avec deux Golden Globes, 745 millions de dollars de recettes et près de 4 millions d’entrées en France, Bohemian Rhapsody peut se targuer d’être un succès sans précédent. Pourtant, il divise…

Mon histoire d’amour avec Queen, je la dois à mon père. J’avais trois ans quand Freddie Mercury est mort, ce fameux 24 novembre 1991. Mon père projetait de le voir en concert. Il en rêvait mais n’avait jamais pu le faire jusqu’alors. Mais ce soir-là à Kensington, un rêve, comme des milliers d’autres communs au sien – celui de voir le leader de Queen en chair et en os – vole en éclat.

Evidemment, du haut de mes pauvres trois printemps, je ne savais rien de tout ça. Je ne savais pas qu’un grand de ce monde, peut-être l’un des plus grands génies de la musique, venait de disparaître, emportant avec lui le groupe de rock le plus spectaculaire du siècle. Je ne savais rien. Ce que je savais, c’est que je grandissais avec des sons, que je regardais Dorothée à la télévision tout en chantonnant du Queen dans la voiture lorsque mon père troquait un album de Goldman ou Jackson pour un album de Queen ou de Freddie Mercury.

Casse-gueule

Autant dire qu’à l’annonce d’un projet de biopic sur ce groupe britannique il y a sept ans, mon cœur a fait boom. Avec son lot de palpitations. Oui, pourquoi pas un film consacré à ce chapitre de l’histoire de la musique rock britannique. On en fait sur tout et n’importe quoi. Des plus ou moins bons. Et c’est là où la peur fait son apparition. Comme à un fan de Piaf avec La Môme, on touchait à quelque chose qui m’appartenait quelque part. Il était évident que ce film, je ne le regarderais pas comme je regarde un autre biopic. L’exercice est d’autant plus casse-gueule.

J’apprends que Sacha Baron Cohen veut porter à l’écran la vie de son idole – à qui il ressemble d’ailleurs physiquement. L’interprète de Borat veut l’écrire, le réaliser et le jouer. Ambitieux. Oui mais voilà, il doit composer avec Brian May. Depuis la mort de Mercury, et surtout ces quinze dernières années, le guitariste s’est mis en tête de faire vivre l’héritage de Queen. Traduisons : faire autant de tunes que possible en laissant entendre que Queen n’est pas mort. Peu importe la forme ou la manière. Mais pas à n’importe quel prix, non. Brian veut le contrôle. Hors de question de laisser un artiste raconter Queen n’importe comment et surtout, librement.

Oui mais voilà : May n’est pas réalisateur, ni scénariste. Mais il a son mot à dire. Et lorsque Baron Cohen impose sa vision, le volcan explose. La star de The Dictator quitte le navire, et le projet devient une jolie arlésienne. Jusqu’à ce qu’Hollywood vienne mettre son grain de sel. Un studio : La Fox. Un réalisateur : Bryan Singer.

Production chaotique

Oula ! Alerte ! Singer, le type qui a fait les X-Men, Usual Suspects et Superman Returns, veut le réaliser. Des couleuvres, il est prêt à en avaler lui. Car comme May ou la Fox, il a compris qu’en signant un grand film, c’était la poule aux œufs d’or. Oui mais voilà, comme tout grand film qui a besoin de se construire une légende, la production de Bohemian Rhapsody part à vau-l’eau. Singer joue la diva, s’absente du plateau et laisse son chef-op’ improviser, ou arrive en retard. Il se brouille avec Rami Malek et Tom Hollander (qui joue Jim Beach dans le film). Puis ça finit par péter, et la Fox trouvera le moyen de virer en bonne et due forme Singer.

Là on se dit qu’on est mal barré. Un biopic construit à plusieurs mains, sur un sujet complexe, et une production chaotique. Vous me direz, Titanic a bien réussi à devenir culte et l’un des plus gros succès au monde avec des retards de production, un budget dépassé et un réalisateur dict… autoritaire. Et le film est une merveille.

Rami Malek impérial et c’est tout ?

Bohemian Rhapsody finit par sortir. L’engouement est là. Le public répond présent, la critique se divise. Mais elle s’accorde au moins sur un point : Rami Malek est magnifique en Freddie Mercury. A la sortie de la salle obscure, je tente de digérer le film. J’ai une larme séchée sur la joue droite. Je ne vais pas le cacher, l’émotion est là. Parce qu’à l’écran, Malek donnait vie au héros de mon enfance. Il n’était pas dans le mimétisme, il incarnait. C’était toute la subtilité. Je m’étais étonné à verser des larmes sur l’interprétation de We Are The Champions, que je n’avais jusqu’ici jamais vraiment vu autrement qu’en hymne à stades, taillé pour les événements sportifs et fêter des victoires. Je n’avais pas forcément saisi la puissance de son discours sous-jacent.

Mais je me trouve face à un paradoxe. Bohemian Rhapsody est un très beau film. Il est formidablement bien mis en scène, techniquement inspiré, habillé d’une belle photographie, le mixage sonore est incroyable, ses acteurs sont tous bluffants. Il a la panoplie du biopic parfait. Et là-dessus, son succès ne m’étonne guère. Oui mais voilà, il est là le problème. Non pas le succès, mais le côté aseptisé d’un biopic qui se veut être le plus grand public possible.

Un film à l’image de Brian May

Ils se sont offerts des libertés impensables pour donner au film une force indéniable. Ils ont changé des détails, embelli d’autres, exacerbé certains points et totalement extrapolé quelques-uns. Le point de départ est de faire du Live Aid le nerf central de l’histoire du groupe. L’apothéose de Queen n’est pourtant pas ce mini-concert caritatif, mais bien l’année qui a suivi avec une grandiose tournée des stades. Dès le début du film, on romance la rencontre de Freddie avec les autres membres du futur Queen. Jamais le jeune Farrokh Bulsara n’est entré en contact avec les membres de Smile ainsi. Il en est de même pour la fidèle Mary. Mais soit, passons.

Le film enchaîne les petites erreurs chroniques, comme changer les dates de sortie d’un titre (Fat Bottomed Girls qui est joué en live en 1974 alors que le morceau n’existait pas encore), romancer la rencontre entre Mercury et son amant Jim Hutton, inventer des personnes (Ray Foster, une sorte de vague incarnation de Ray Featherstone, un ancien patron d’EMI). Le quotidien de diva punk mené par Freddie Mercury est largement sous-exposé. On omet des détails, on ne montre rien de trash. Il faut que Bohemian Rhapsody soit grand public. On s’en remet à des clins d’œil, à la suggestion. C’est bien joué, ça fonctionne. Ce n’est pas vrai, cela enlève à la légende de Mercury, mais cela fonctionne.

Crazy little thing called LIE

Pourtant, le pire est à venir. Plus on approche du Live Aid, plus les mensonges se font massifs. On vend le concert de 1985 comme celui de la reformation. Mais Queen ne s’est jamais séparé, ni même éloigné. Le groupe avait sorti un album l’année précédente, et assuré une tournée de 48 dates, avec notamment des concerts en Afrique du Sud, aux pires heures de l’Apartheid, qui susciteront un scandale sans précédent. Quant aux albums solos de Mercury, le film laisse entendre que le leader a lâché son groupe pour faire du business seul. Une première, à les entendre. Or, si ce dernier a bien sorti Mr Bad Guy en 1985, May et Taylor se sont bien gardés de préciser que Roger Taylor avait été le premier à voguer en solo avec Fun In Space quatre ans plus tôt.

Vient ensuite le fameux sujet brûlant du VIH. S’il est bien abordé – on craignait qu’il soit omis – il est largement romancé sauce May. Dans le film, Freddie annonce aux autres membres du groupe qu’il est séropo juste avant le Live Aid. Cela donne une séquence très émouvante qui confère ensuite une force supplémentaire au fameux concert initié par Bob Geldof. Queen remonte sur scène, c’est la renaissance. Sauf que tout est faux ! Il y a quelques années, Roger Taylor affirmait de lui-même que le groupe n’a pas su avant 1989. Si on ne sait quand Mercury a véritablement contracté le virus – peut-être l’avait-il déjà au Live Aid d’ailleurs – le test qui a révélé la maladie a été fait en 1987.

Vous me direz également que les péplums ou autres films historiques sont aussi bourrés d’erreurs, d’anachronismes en tout genre. Oui mais la plupart d’entre eux n’ont pas été produits et surveillés de près en coulisses par deux membres du groupe encore vivant. Et si Taylor s’est montré discret, ce n’est pas le cas de May. Je suis certain que si Freddie était vivant, sa vision du film aurait été totalement différente, et que Brian May ne serait pas permis de faire naître un film à son image – et non à celle de Queen.

Machine à fric

C’est là que Bohemian Rhapsody fait naître une forme de dégoût. Le film a été taillé pour cartonner, et s’il rend hommage au groupe, à sa créativité comme à ses chansons, il insulte les fans mais aussi quelque part la mémoire d’un être qui n’est même plus là pour se défendre ou partager sa vision des choses.

Une véritable machine à fric chapeauté par un artiste discret mais on ne peut plus intelligent, qui se chargera toujours de se cacher derrière l’héritage de Queen pour remplir un compte en banque déjà bien fourni. La preuve en est avec les différentes tournées de Queen après la mort de Mercury. Personne ne remplacera jamais Freddie. Maintenant que Bohemian Rhapsody a connu le succès, May s’apprête à relancer une tournée de Queen en Amérique du Nord et parle même de donner une suite au film. A mon sens, il aurait mieux fait d’adapter son histoire et celle de Queen en série, tant il est difficile de résumer en 2h15 plus de 20 ans d’une histoire passionnante.

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