INTERVIEW – Fat White Family : « On est dans l’industrie des émotions, et Dieu aussi »

C’est dans leur loge de la Messe de Minuit que nous avons rencontré Lias Kaci Saoudi ainsi que Nathan Saoudi, membres du groupe Fat White Family.

Nous avons longuement parlé musique, drogue, politique et religion avec l’un des groupes les plus fascinants de sa génération. Retour sur un entretien sans concession avec Liam Kaci Saoudi et Nathan Saoudi, figures de la Fat White Family.

Vous avez enregistré votre troisième album alors que le groupe était au bord de l’implosion. La musique est-elle une sorte de médicament ?

Lias Kaci Saoudi : C’est vrai, il a fallu que l’on se pose la question de notre cohabitation ensemble, surtout après autant de temps. On comprend que ça devient problématique quand on doit trouver une solution pour que les choses rentrent en ordre. Et la musique est la raison pour laquelle on doit trouver des solutions. Vous pouvez juste arrêter de faire de la musique, mais celle-ci est à la fois le problème et la solution.

Vous avez pensé à arrêter la musique ?

Nathan Saoudi : Il ne faut jamais arrêter la musique. Pourquoi faire cela ? Tout devient ennuyant sans musique.

L.K.S. : Je pense que lorsque l’on veut faire quelque chose, il faut le faire. Nous avons poussé les choses un peu trop loin, et même si nous avons eu de bonnes opportunités et que nous en avons abusé, il faut se poser les bonnes questions pour éviter de tout perdre. C’est pour ça que nous sommes partis à Sheffield pour faire pénitence.

Vous êtes donc partis pour Sheffield, où il pleut tout le temps si l’on en croit la légende ?

N.C. : C’est de la bonne pluie, ça fait du bien.

L.K.S. : Il n’y a pas de soirées, de charme ou toutes ces bêtises. C’est une petite ville, très simple. Vous ne pouvez pas juste sortir tous les soirs, boire et parler de vous, on a pris l’habitude de boire chez nous.

N.C. : Ou prendre de la kétamine, de la marijuana… Mais jamais de drogue forte. Il y avait une mosquée dans notre rue, ils n’apprécient pas vraiment les personnes qui abusent de drogues dures près d’eux.

Vous prenez toujours de la drogue ?

N.C. : Plus de la même façon.

L.K.S. : Maintenant tout le monde est au courant que les drogues détruisent des vies. Quand on est jeune, vers 25 ans, on n’y pense pas vraiment et on cherche à avoir autant de plaisir qu’un être humain puisse ressentir. Mais à 30 ans, les gens commencent à mourir autour de soi, on tombe de plus en plus malade et on met une semaine à se remettre de la moindre soirée.

N.C. : Les gens prennent encore des drogues soft comme la kétamine ou le hashish. Mais hors de question de reprendre l’héroïne et la cocaïne est dangereuse.

L.K.S. : Ça change les circuits dans votre cerveau pour créer un égoïsme absolu. On devient un vampire en prenant de la cocaïne. Je ne sais pas si vous avez vu le film The Swimmer de John Cheever, c’est une excellente métaphore montrant comment la drogue détruit lentement votre vie, vos relations et votre dignité. Ça arrive sans que l’on s’en rende réellement compte. A la fin du film on réalise que le personnage principal est coincé hors de sa propre vie.

Vous devenez plus sages avec le temps ?

N.C. : On est toujours plus sages que le jour précédent, n’est-ce pas ?

L.K.S. : Je ne pense pas que l’on soit plus sages, on est juste au courant de certaines choses. Mais on continue à boire.

N.C. : Regarde, il est 19 heures. *Nathan agite sa canette de bière* Il y a deux ans, on commençait à boire vers 16 heures, voire 15 heures. C’est la sagesse. On devient plus expérimentés, on apprend à utiliser moins pour avoir plus de résultat.

En parlant de philosophie justement, il y a une chanson à propos de Ted Kaczynski, plus connu sous le nom de Unabomber. Vous parlez également de la ‘détresse du progrès’ (Misery of Progress dans les chansons). Souhaiteriez vous provoquer un soulèvement passif, assez pour changer la société et son mode de vie ?

L.K.S. : J’ai laissé tomber l’idée de changer les choses il y a quelques années, cela ne m’importe. Ecrire cette chanson était plutôt un exercice esthétique, en essayant de se mettre dans le point de vue de Ted Kaczynski. Si l’on regarde la politique actuelle, la destruction de l’environnement, c’est intéressant d’imaginer un futur où l’on élèverait des statues de cette personne, où son fascisme environnemental aurait gagné avec cette idée que l’on peut tuer des milliards de personnes pour sauver l’espèce.

Ted Kaczynski était animé par sa volonté de voir un monde moins dépendant des technologies, mais a aussi tué des personnes pour se faire entendre. Pensez-vous que la fin justifie les moyens ?

L.K.S. : L’idée d’extrême derrière cette maxime m’intéresse. Si on est sur un canot de sauvetage du Titanic et qu’une horde de personnes approche, il arrive un point où si l’on ne commence pas à couper les mains de ceux qui essayent de monter tout le monde va mourir.

Tout semble perdu, et tout ce qu’il nous reste est survivre ?

L.K.S. : Disons que j’ai perdu espoir en l’idée de changer les choses.

N.S. : Je suis intimement convaincu que l’on peut faire du monde un meilleur endroit avec la science. Nous sommes allés tellement loin avec la science.

Oui, je suis d’accord, mais la réelle question est de savoir comment les personnes utilisent une révolution, tant scientifique, technique ou politique, pour en faire quelque chose qui va changer, en bien, le monde. Si l’on prend l’exemple du Brexit, perçu comme une révolution, le résultat a déçu beaucoup de monde…

L.K.S. : Le réel changement est l’arrivée d’internet. Cela permet à l’esprit des personnes de se faire manipuler. Cela est plutôt terrifiant.

Un moyen de contrôler les masses ?

L.K.S. : Plutôt une façon de redéfinir les actions collectives. Les utilisateurs d’internet ne veulent pas lire des choses qui contredisent leur point de vue et se limitent à ce qu’ils savent déjà du monde et se convainquent que c’est la réalité car leurs amis pensent la même chose et que les médias qu’il suivent vont dans leur sens.

“Chaque personne a de l’amour et de la haine en lui.”

Pensez-vous que les artistes, ayants la visibilité que d’autres n’ont pas, ont le devoir d’exprimer, voire de défendre, leurs idées politique et philosophique ? Nous en parlions justement il y a quelques années avec shame

N.S. : Je pense surtout que les musiciens doivent se contenter de créer des musiques qui sonnent bien. Si ils ne font pas ça, ils sont hors de leurs compétences et feraient mieux de faire de la politique, de l’activisme, tout sauf la musique. Le but de la musique est de transmettre un ressenti au travers du son. Je pourrais lire un manifeste, mais ce n’est pas mon travail, à moins que cela sonne bien. Quand Marvin Gaye chante What’s Going On, cela me donne envie d’être une meilleure personne. Ce genre de chansons est habité par l’idée que la musique est belle tout en indiquant que l’on peut vivre d’une meilleure façon. Mais sans ça, cela revient juste à crier des idées dans la rue, que la plupart des gens ont déjà entendu. Comment se souvenir d’une idée sans que l’on puisse se souvenir de la mélodie ?

L.K.S. : Tout est politique, même une tasse de thé est politique. Ce serait plutôt dangereux de penser que l’on soit obligés de présenter une certaine vision politique, ou un certain courant progressiste. Justement, lorsque l’on prend l’exemple du Brexit on se rend compte que les personnes qui auraient dû être à l’avant-garde de tout type de solidarité, après des années de dépravation, ne comprennent plus leurs semblables. Et ces personnes sont automatiquement devenues misogynes, racistes et les autres se sentent délaissées par la politique. Cette situation découle de certaines décisions, par exemple celle de baisser le budget de l’éducation. Mais lorsque l’on voit certains résultats électoraux, que le parti travailliste obtient sa majorité dans les quartiers bourgeois et que le parti d’extrême droite monte dans les quartiers pauvres, il semble difficile d’établir un réel schéma.
La seule obligation morale que peut avoir un musicien est envers lui-même, celle de fournir une expression pure de ce qu’il a en lui et de la traduire en un langage que d’autres peuvent comprendre. Mais il me semble moralisateur de s’élever contre quelque idée que ce soit, car chaque personne a de l’amour ou de la haine en lui. Combien de misogynes, de racistes, viennent en festival ou écoutent la radio ? Leur parler serait une perte de temps, il vaut mieux prendre le problème à sa racine.

N.S. : Lias vient de parler d’amour et de haine. Je pense qu’il faut embrasser la haine, et que l’amour, tant il est difficile à entretenir, en est le cadeau. Jesus disait qu’il est facile d’aimer sa famille ou ses amis, mais qu’il est difficile d’aimer quelqu’un avec qui on n’est pas d’accord. C’est notre devoir dans ce monde et c’est la seule obligation que je vois dans l’art, pour faire de la musique un point commun, qu’il soit de quelque nationalité ou appartenance politique que ce soit. La musique est pour tous, c’est ça l’amour et ce qui rend la musique aussi compréhensible par tous. C’est presque sacré pour moi, pas que je sois croyant, mais que j’apprécie l’idée que les gens puissent se retrouver et partager quelque chose.

Nous parlions justement avec Charlie, le chanteur de shame, de la situation vécue par les migrants coincés à Calais. Cela nous semble bien loin de cette volonté de partager..

L.K.S. : La question de l’immigration est centrale. C’est plus simple, lorsque l’on est de la classe moyenne londonienne, de dire que l’on veut plus d’immigration. C’est plus compliqué lorsque l’on vient d’une ville coincée dans le nord du pays et où il n’y a pas de travail.

N.S. : Essayez à Sheffield !

L.K.S. : Personnellement, ce serait difficile de dire que je suis contre l’immigration, mon père en étant issu. Mais je peux comprendre les gens qui se posent des questions.

N.S. : Ce n’est pas la question d’être issu de l’immigration ou pas, la seule chose à prendre en compte est si vous êtes paresseux. Ça arrive à tout le monde, mais si la personne continue à s’en foutre elle n’a pas sa place, et cela marche qu’elle soit anglaise ou de quelque pays que ce soit. Les races n’existe pas, il n’y a que des personnes.

Quelle est la place de la cinématographie dans votre travail ?

N.S. : De gros budgets.

L.K.S. : La musique est finalement assez cinématographique, mais produire des vidéos est un bon moyen de faire passer d’autres émotions.

“On est dans l’industrie des émotions, et Dieu aussi.”

Un mot me viens en tête lorsque j’écoute votre dernier album, Serfs Up! : éclectisme. Des choeurs religieux aux violons, une pointe d’auto-tune ; quelles sont vos inspirations ?

N.S. : Dieu je dirais.

Vous allez dans des Eglises pour trouver l’inspiration ?

N.S. : J’adore les Eglises, le son des orgues. Tout sonne mieux dans les Eglises. Je ne pense pas qu’il y ait de Dieu surpuissant dans le ciel, nous sommes dépendants de la nature et de ses forces. Mais il n’y a pas besoin de croire en quoi que ce soit pour ressentir quelque chose dans une Eglise. On est dans l’industrie des émotions, et Dieu aussi.

Merci beaucoup pour cet échange passionnant !

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