Nilüfer Yanya garde les pieds sur Terre

Deux ans après l’excellent Miss Universe, qui lui a valu les éloges de la presse et du public, tout semblait converger vers un succès retentissant pour l’anglaise Nilüfer Yanya. Mais avec PAINLESS, la musicienne reste humble et reste au plus près de ce pourquoi elle s’est lancée dans la musique, observant ses émotions à la loupe, armée de sa guitare.

« Je crois qu’aucun groupe ou musicien n’aime vraiment faire de la promo. » Nous sommes assis, face-à-face, avec l’anglaise Nilüfer Yanya, la veille de la sortie de son deuxième album studio, PAINLESS. Un disque très attendu, par les fans, tout d’abord, mais aussi par les fins observateurs de la scène indie rock, toujours en ébullition. Elle continue : « Car oui, c’est le passage obligé quand on veut parler de son projet. Mais il y a une part assez malsaine aussi, car on plonge dans l’entre-soi, on se sent obligé de devoir expliquer la moindre ligne, le moindre refrain. Bon, c’est aussi une chose intéressante, de savoir que des gens s’intéressent toujours à la musique. » On la rassure : nous ne sommes pas ici pour décortiquer sa personne. A vrai dire, il suffit juste d’écouter sa musique et on a la plupart de nos réponses. Depuis cinq ans, la britannique assume son timbre de voix reconnaissable parmi tant d’autres, au service d’une guitare maîtresse, de paroles introspectives et souvent poétiques. En 2019, elle sortait un premier album retentissant, Miss Universe – qui restera, néanmoins, de niche, on s’entend – peuplé de titres puissants (« Baby Blu », « In Your Head », entre autres). Un album concept qui lui a beaucoup appris. « Je pense que si c’était à refaire, rien ne changerai. C’était le passage obligé, ce premier album. Le moyen de marquer le coup, même si avec le recul j’ai l’impression d’avoir délivré comme une mixtape de tous les titres que j’ai écris à l’époque. C’est un disque très riche. Pour mon nouvel album, je voulais revenir un peu à la base, proposer quelque chose de plus condensé et affirmé. » Avec PAINLESS, Yanya s’essaie à la co-composition (elle a travaillé avec Will Archer), et garde une ligne directrice propre, moins éparse, plus ‘in your (her) face’.

En se replongeant dans l’écriture de ce second opus, la musicienne nous confie qu’il s’agit en réalité d’un tableau un peu trop sensible de son état mental du moment. « Je crois que je n’ai jamais été aussi honnête, déclare t-elle. Je suis plus que jamais à l’aise à l’idée de mettre en musique toutes mes émotions les plus enfouies. C’est assez cathartique, dans un sens, car aujourd’hui je les aborde avec une nouvelle maturité, j’apprends à mettre des mots dessus. » Ainsi, la nostalgie émanent du premier titre, « the dealer » – qui parle des émotions associées aux saisons, à la mélancolie que cela implique – apporte du grain à moudre au fatalisme de « chase me » et « trouble ». Nilüfer est réaliste, elle traite des non-dits d’une relation passée, dresse le portrait d’un romantisme désincarné. « Beaucoup de ces chansons parlent du fait de tourner autour du pot, explique t-elle. Comment est-ce qu’on s’en sort ? Je ne sais pas encore. » Le jeu de guitare, atypique, témoigne du purgatoire émotionnel de Yanya, qui accompagne un brillant songwriting, nuancé entre ombre et lumière (« midnight sun », un des plus beaux titres, qui se permet un somptueux refrain roots). Quelque part, il y a un peu de Radiohead, de Grizzly Bear aussi, qui viennent parsemer le disque, de part le climat anxieux qui y règne. Malgré tout, la lumière, la vraie, perce en fin de parcours.

PAINLESS n’est pas un album pessimiste, bien au contraire. « Mon but n’est pas de décrire une histoire en décrépitude. C’est plutôt l’inverse, je veux montrer qu’il y a du bon et du mauvais dans la vie, et que le bon l’emporte parfois. » Ainsi « the mystic » et le final « anotherlife » (très HAIM, dans son genre) prennent un sens commun, aux teintes chaudes et quasi-printanières. Un regain pop, frais et atmosphérique vient nous embrasser, laissant le champ des possibles s’offrir à l’auditeur. La froideur des émotions traversant une grande partie du disque se laisse ainsi réchauffer. Quand on l’interroge sur sa place dans cet immense océan qu’est l’industrie de la musique, Nilüfer Yanya répond honnêtement : « On peut penser que le rock a toujours été dirigé par des hommes blancs, ce n’est pas forcément vrai. Vous ne regardiez juste pas au bon endroit, au bon moment. Aujourd’hui, on apprend à écouter un tas de musiciennes compétentes, c’est excitant. Maintenant, il faudrait arriver à les intégrer sans trop théoriser, sans réfléchir. Rendre cela normal. »

Propos recueillis par Samuel Regnard

PAINLESS, de Nilüfer Yanya disponible à l’écoute partout (via ATO Records).

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