Rina Sawayama

La revanche de Rina Sawayama

Sur son second album, Rina Sawayama épouse la pop et exorcise, dans un élan extatique, un épisode traumatique de sa vie. Rencontre

A 30 ans passés, Rina Sawayama n’a plus peur de rien. Le regard des autres, la place qu’elle laissera dans le paysage bien vallonné de la pop music, le syndrome de la page blanche… Pour en arriver là, un long chemin de croix, imposé par vous-savez-quoi, qui a bouclé toute l’industrie musicale dans un blackout il y a deux ans. Au sortir de SAWAYAMA, premier album acclamé (déjà perçu comme un classique pour beaucoup) Rina s’est sentie submergée par l’angoisse du second. Que faire, que dire, dans un monde où l’image, l’esthétique et l’exposition médiatique prennent parfois la part du lion dans l’émancipation d’un projet. Le confinement lui a imposé la contrainte et, contre toute-attente, un travail profond sur soi. « J’ai été, comme beaucoup de monde, en proie à énormément d’anxiété à cette époque, nous confie t-elle, esquissant un sourire aux lèvres – comme si le passé était déjà bien derrière elle. L’enfermement m’a mis au-devant de mes craintes, comme si j’étais sans cesse collée à un miroir avec mon profil déformé par des pensées très sombres. » Rina a donc débuté une thérapie spécialisée, afin d’étudier en particulier un « traumatisme » d’enfance (elle emploi des guillemets avec ses doigts). Mais pas question de réduire cette expérience à un simple mauvais chapitre de sa vie : « Je sais que cela m’a forgé à l’époque et qu’au fond, il fallait que le traite avant d’entamer l’écriture de ce nouvel album. »

Sans trop entrer dans trop de détails, elle aborde sa relation aux premiers abords tumultueuse avec sa mère, qui finira par s’arranger, au fil des années. Dans un désir de se rapprivoiser, Rina Sawayama retrace son enfance avec nostalgie, mais jamais de regrets. Pas le temps pour cela. « Ma mère m’a élevée à Londres, je ne connaissais pas cette culture, cette langue. J’ai mis du temps à réellement m’intégrer, à me sentir acceptée et chez moi. A l’époque, peut-être par manque de tact ou par orgueil, elle ne m’apportait pas beaucoup de compassion. » Mais les choses finissent toujours par s’arranger. « Aujourd’hui, nous entretenons une relation beaucoup plus saine. Je suis heureuse que mère ne m’ait jamais poussée à avoir des enfants ou à me marier. Elle n’est pas très traditionnelle de ce point de vue. Elle préfère que je me concentre sur ma carrière, peut-être qu’elle ne veut pas que je reproduise son parcours, lorsqu’elle avait mon âge. Je l’aime pour ça. »

« Beaucoup d’artistes pop ont commencé leur carrière très jeunes, pas moi. J’ai eu peur que cela m’empêche d’être prise au sérieux. » 

Dès son arrivée dans l’industrie, Rina Sawayama s’est imprégnée de ce qu’elle a écouté pendant sa vie de jeune adulte. Britney Spears, Korn, Papa Roach, Charli XCX… Un panel large d’artistes et d’esthétiques qui ont mené au mini-album RINA, puis le long-format SAWAYAMA, qui marquera sa percée. Sur Hold The Girl, son disque le plus catchy à ce jour, elle prend à bras le corps la pop et y ajoute tout autant des arrangements rock/punk déjantés, des refrains fédérateurs et une pincée d’autotune. Sur le morceau-titre ainsi qu’un autre single, « This Hell », l’influence d’une certaine Lady Gaga plane. On lui pose la question : « C’est vrai qu’elle m’a toujours inspiré, même si je ne suis pas sûre de l’avoir véritablement écouté pendant l’enregistrement du disque. » Honnête. « De toute façon, la pop est difficilement renouvelable, de nos jours. Le principal, c’est de rendre la musique la plus fun possible, c’était en tout cas mon but. Beaucoup d’artistes pop ont commencé leur carrière très jeunes, pas moi. J’ai eu peur que cela m’empêche d’être véritablement prise au sérieux, surtout entourée de pleins d’artistes féminines hyper implantées. Aujourd’hui, je m’en fiche, on a toutes notre carte à jouer. » Et avec ce nouvel album, elle les met carte sur table. 

« Je ne me suis jamais autant éclatée. »

Sur « Catch Me In The Air », Rina aborde l’éducation monoparentale, « c’est comme avoir une mère et une amie en même temps. » Plus tard, le frénétique « Frankenstein » étonne, muni d’une basse vrombissante. « I don’t wanna be a monster anymore. » Un titre entêtant, co-écrit par Paul Epworth, avec Matt Tong aux percussions (un des membres fondateurs de Bloc Party). « Hurricanes » reprend les bases d’un titre taillé pour les stades, un peu comme la BO inavouée d’un teen movie des années 2010, tandis que le mélancolique « Phantom » pourrait presque être signé par… Taylor Swift. « Once upon a time, there was a girl… » entonne-t-elle dans le final cathartique, accompagné d’un solo de guitare déchirant. « J’ai toujours rêvé d’écrire ce genre de titre, comme si le monde allait disparaître, qu’il fallait tout donner, jusqu’à se déchirer les cordes vocales. » Hold The Girl est un album qui laisse peu de place au silence, à vrai dire elle déteste ça : « Est-ce maladif ? Peut-être », s’amuse t-elle. En témoigne l’électro-pop « Imagining », qui fait contraste avec la ballade folk « Send My Love To John ». Éclectique, n’est-ce pas ? Vous n’êtes pas au bout de vos surprises… 

© Laurine Payet

En 2023, au-delà d’une probable tournée mondiale, Rina Sawayama débarquera aussi sur vos écrans. Au casting du très attendu John Wick 4, elle combattra des yakuzas aux côtés de Keenu Reeves. Pas sûrs que l’on soit prêts pour ça. « On a souvent tendance à dire qu’à vingt ans, tout est possible, que la liberté d’action est totale. Eh bien je suis là pour vous dire que même au-delà de mes trente ans, je ne me suis jamais autant éclatée. »

Hold The Girl, disponible à l’écoute partout (via Dirty Hit).

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Photos : Laurine Payet / @zombtory

Remerciements : Melissa

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